Il n’y a pas de nature vierge. Il n’y a que des territoires où les vivants sont profondément inscrits et qu’ils ont composé jour après jour, les transformant par leur simple présence, par leur respiration, par leur capacité à inventer des usages inouïs – grignotant les sols, tissant les courants d’air, flirtant avec l’eau et le soleil dans d’invraisemblables alchimies.

Chaque paysage cristallise ce foisonnement de relations, d’initiatives, de tactiques et de trucages, ce tohu-bohu de trajectoires enchevêtrées, indifférentes aux intérêts et aux projets humains, mais où l’humain lentement s’est imposé.

C’est sous l’angle de cette construction imbriquée du paysage par les humains et les animaux que nous aborderons la saison 03 de paysage>paysages du 21 mars au 20 juin 2019. 

Les sentinelles (2009) Victoria KLOTZ

  • Les vies des espèces domestiquées sont démêlées du sauvage et enchevêtrées avec les nôtres depuis le Néolithique, c’est-à-dire depuis environ 10 000 ans. La coexistence quotidienne des hommes et des animaux domestiqués a transformé fondamentalement et les uns et les autres en produisant une assise commune dont le paysage témoigne. Ainsi le chien, notre plus vieil associé, est perçu et utilisé par le berger lorsqu’il garde un troupeau comme une prolongation de sa main, une extension de son corps. Ils composent l’un avec l’autre un monde domestique commun où les tâches et les joies sont comprises et partagées. Les animaux nous éduquent quand nous les éduquons. Cette proximité nous aide à accéder par observation et par imitation à une intensité animale des sensations – infinie patience, plaisir du jeu, nonchalance, jouissance de l’instant qui complète les nôtres.
  • Les paysages domestiques sont imprégnés de ces coalitions et de ces connivences qui peuvent nous apparaître négligeables mais où nous pouvons aussi puiser une légèreté, une vitalité, un réconfort.

 

  • Silencieux, invisible, insaisissable, le sauvage occupe les délaissés de nos paysages – la haute montagne, les marais, les maquis et les friches, les déprises territoriales et les bas-côtés. Les capacités d’adaptation et de résistance à l’anéantissement de ces espèces sauvages devraient mieux retenir notre attention. Elles peuvent nous devenir instructives alors que nous ne savons plus exactement si nous ne sommes pas nous-mêmes menacés d’extinction.
  • Pour gagner en vivacité, en subtilité, en qualité de vie, il serait bienvenu de composer nos paysages afin de faciliter le séjour et le déplacement des animalités, c’est-à-dire d’assembler avec soin des enchevêtrements de spatialités et de temporalités aussi complexes que ceux éprouvés par la transhumance. Il ne s’agit pas de préserver des enclaves et des zoos, mais de réinventer des mondes habitables à grande échelle. Des paysages tolérants pour les transhumances discrètes de ceux qui nous échappent. Des paysages vivaces et prometteurs.