On se sent parfois dépaysé devant un paysage, sans pourtant cerner ce qui nous déconcerte, nous désoriente ou nous égare dans ce qui se tient face à nous, irréductible à nos expériences antérieures. Cette intranquilité peut sembler raréfiée dans une société planétaire assez largement uniformisée par ses artefacts, et où les médias et réseaux sécrètent un flux ininterrompu de représentations qui façonnent en nous ce sentiment de toujours déjà-vu. Mais c’est parce qu’elle est raréfiée que cette épreuve si stimulante du dépaysement et de la désorientation, nous semble un fil nécessaire pour aborder et interroger le monde qui vient.

Le dépaysement fut longtemps le privilège du voyageur, puis du touriste occidental. Si des figures vagabondes comme celle de Victor Segalen ou de Nicolas Bouvier furent véritablement poreuses, traversées par le monde, la quête d’exotisme masqua le plus souvent l’absence d’une véritable volonté d’expérience de l’altérité. Le timbre-poste, la carte postale et le dépliant d’agence de voyage en furent en quelque sorte les icones. Le paysage exotique n’est alors qu’une simple fiction, un décor illusoire débarrassé des lignes de forces radicales qui l’innervent en profondeur. 

Pourtant, la désorientation de celui qui demeure et travaille au pays mais constate combien celui-ci n’est plus familier, comme « dépaysé » lui aussi, vacant, noyé dans une uniformisation planétaire est une expérience dominante du monde contemporain. La déterritorialisation, forme inversée du dépaysement, désaccorde le lieu à ses soubassements, aux usages et complicités accumulés au fil du temps. Les lieux de l’industrie touristique, de l’industrie agricole, des hubs de transport et plateformes offshore occupent les pays comme une armée étrangère, dans l’amnésie des appartenances. Il s’agit de lieux clonés sur un modèle industriel dont la plantation coloniale fut à la fois le précurseur et le prototype et qui s’épanouissent aujourd’hui uniformément dans le monde.  Cette illusion d’une scalabilité infinie, c’est-à-dire de la viabilité d’un modèle où les spécificités locales peuvent être suffisamment neutralisées pour obtenir l’implantation d’une forme stable multipliée à l’identique, se retrouve dans tous les domaines, des plateformes agro-industrielles aux centres d’art contemporain.

Mais la métamorphose rapide de nos écosystèmes nous impose d’autres postures sensibles et intellectuelles, une forme de connivence aiguisée avec la densité poétique du lieu et des êtres vivants qui le peuplent, avec ce vivant toujours ouvert, sans promesse de stabilité, polyphonique, indifférent aux intérêts et aux projets humains.

Les auteurs associés à ce nouveau cycle Ça remue ! de l’automne 2020 ont en commun d’assumer ces formes hybrides homme-animal, artistes-intellectuels, chercheurs-performeurs, et de partager ce désir de connivence sensible. Cette transversalité s’appuiera notamment sur l’implantation d’un troupeau sur le campus de Grenoble, mais aussi sur des présences invisibles comme celles des insectes ou des rhizomes végétaux, afin de questionner le nécessaire dépaysement mental de chacun d’entre nous pour aborder le monde qui vient. Les animaux et les invisibles invités à ce tour de table expérimental seront en quelque sorte nos médium pour cesser de surplomber le monde, et contribuer à raffiner nos perceptions.

 

Vous souhaitez être tenu informé et vous inscrire