Le précaire, questions contemporaines

local.contemporain 04 / 80 pages / éditions le bec en l’air

Textes de Bruno Latour, Yves Citton, Janek Sowa, Stefano Boeri, Lionel Manga, Henry Torgue, Daniel Bougnoux, Philippe Mouillon

Images de Maryvonne Arnaud.

Chroniques sonores de Laurent Grappe

 

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Nous n’avons pas réellement la géographie mentale qui correspond au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui… C’est de ce constat du philosophe Bruno Latour échangé lors de notre première rencontre qu’est né le désir de rendre visibles les mécanismes d’interprétations et de représentations d’un réel qui s’échappe. Cette fragilité des mécanismes de représentation du monde, paradoxe d’une société si gourmande d’images et d’informations, nous avons choisi de l’éprouver en abordant les précarités contemporaines.

Au-delà de l’évidente et douloureuse fragilité sociale, le précaire s’impose en effet aujourd’hui comme l’une des grandes polarités de l’imaginaire social européen en reformulation. Lorsque dans un sondage effectué en France en décembre 2007 plus de 50 % des habitants citent la précarité comme une de leurs angoisses principales, il nous semble en effet que ce qui est craint excède la seule paupérisation.

Pour être en mesure d’habiter le monde, d’agir sur le monde, il est nécessaire de comprendre les mécanismes de production de cette peur contemporaine. C’est à ce travail de (re)composition esthétique du social que sont invités ici artistes et philosophes disséminés en Europe.

Gdansk, Varsovie, Cologne, Milan, Palerme, Paris, Lyon et Grenoble sont les ancrages territoriaux de cette première étape.

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ville invisible

local.contemporain 03 / 100 pages

éditions le bec en l’air

Textes de François Ascher, Pierre Sansot, Suzel Balez, Dominique Schnapper, Natacha de Pontcharra, Stefano Boeri, Daniel Bougnoux, Yves Citton, Philippe Mouillon, André Gery, Yves Chalas, Lionel Manga.

Images de Aneta Grzeszykowska & Jan Smaga, Maryvonne Arnaud, Vincent Costarella, ….

L’invisible est aux usages urbains contemporains ce que la masse manquante est à la géophysique de  l’univers : sans l’intégrer dans la réflexion, rien ne se passe comme on l’aurait voulu ou comme on l’aurait cru parce qu’une multiplicité d’artefacts interagit de façon foisonnante. Cette déroute n’entame guère pourtant la détermination quotidienne à ne pas les penser ou les prendre en considération. Négligés, impensés, illisibles, dérangeants, ils sont si diversifiés et si fluides qu’entre transparence et opacité, le recensement des formes et usages invisibles de notre réalité urbaine se dérobe devant une surabondance indisciplinée ! Aussi cette quête nécessite-t-elle de la patience, de l’humour, de la modestie, des protocoles nouveaux et des outils hybrides, artistiques, intuitifs, autant que scientifiques, bref une approche indisciplinaire.

Chaque époque abandonne dans l’invisible des pans différents du réel : la Rome antique se méfiait des cimetières, les reléguant à la périphérie des villes alors que le Moyen Âge en fit le cœur symbolique de la cité des vivants. Mais aujourd’hui le reality-show s’arrête aux portes des abattoirs, des salles de soins palliatifs de longue durée, ou des hospices, mais avec aplomb prétend pourtant à la transparence généralisée du réel, depuis nos alcôves jusqu’aux sièges mondiaux des plus puissants. Les vitres de cette société transparente restent pourtant obstinément lavées par des hommes de l’ombre qui ne survivent que grâce à la discrétion de solidarités immémoriales. Pour ces réseaux d’entraide de clans et de diasporas, édifices fragiles des grands précaires, doit-on comme Edouard Glissant revendiquer un droit à l’opacité ? Ou prendre en considération et faire revenir dans le processus de socialisation ces latéralités bien réelles mais reléguées dans l’invisible ? Les sans domicile fixe, les malades incurables, les clandestins, ou les très vieux pourraient avoir une fonction d’experts à l’égard des potentialités dramatiques qui nous guettent ! Ce qu’ils furent d’ailleurs à l’époque où l’élite était composée d’ermites volontairement insolvables. Les insolvables d’aujourd’hui sont au cœur d’un processus conflictuel bornant le visible et l’invisible dans l’espace public des métropoles. Ce bornage est-il négligeable ? Nous avons choisi de l’exposer ici car la dynamique discrète des invisibles demeure nécessaire pour rééquilibrer la masse manquante de notre vie quotidienne.

image de Aneta Grzeszykowska & Jan Smaga

exposure

“exposure” tente d’interroger les représentations symboliques de notre époque, leurs lacunes, les manipulations auxquelles elles sont soumises. L’installation aborde la mutation sociétale actuelle et les discordances symboliques qui l’accompagnent en centrant notre attention sur le risque de précarisation qui hante la vie sociale.

“exposure” interroge le sens de cette peur qui émerge du nouveau siècle, comme si le monde était en désaccord si profond avec nos images mentales qu’il en était devenu impensable. Il s’agit donc d’un travail d’interrogation qui dramatise de grands enjeux de société.

Installée en pleine rue et destinée au grand public, cette dramaturgie se compose de douze roulottes de chantier extraites de la vie ordinaire. Celles-ci décrivent un espace décalé des usages courants qui renouvelle notre regard sur cette vie ordinaire. Les portes de chacune des roulottes s’ouvrent sur une représentation singulière de l’époque. Ce seuil peut se franchir. Le visiteur peut entrer et confronter alors son corps à une multiplicité d’informations complexes : olfactives, sonores, visuelles….

Pour concevoir “exposure” , Maryvonne Arnaud  et Philippe Mouillon ont puisé dans les représentations historiques et dans les approches philosophiques contemporaines en associant Zygmunt Bauman, Stefano Boeri, Daniel Bougnoux, Yves Citton, Laurent Grappe, Bruno Latour, Bernard Mallet, Lionel Manga, Henry Torgue et Janek Sowa.

TEXTES ORIGINAUX DES PHILOSOPHES ASSOCIÉS

Chaque époque possède ses peurs propres qui la différencient des autres époques, ou plus exactement donne à des peurs connues de toutes les autres époques un nom de sa propre création. L’incertitude a toujours constitué la source primordiale de la peur. Mais cette question de l’incertitude est complexe : c’est une des principales conséquences du processus de mondialisation. La manipulation de l’incertitude est à toute époque l’essence même du pouvoir et de l’influence. Les ensembles qui détiennent le plus de pouvoir sont ceux qui parviennent à rester une source d’incertitude pour les autres.

Zygmunt Bauman

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Nos sociétés de la flexibilité sont des sociétés qui exigent une réadaptation permanente. En ce sens la précarité est la forme nécessaire au développement actuel du capitalisme. Le monde change depuis toujours, mais ce qui est nouveau c’est que la chaîne de changement change. C’est un méta-changement, ça change d’une façon qui change, exponentielle et imprévisible.

Cette mutation accélérée tranche en diagonale dans la société, fragilisant les repères de la majorité des citoyens et déliant les différentes formes de sécurité sociale. Le précaire est disqualifié, en faillite. Il n’habite plus le monde. Car habiter le monde veut dire vivre dans un espace lentement apprivoisé depuis l’enfance afin d’être vécu comme l’extension de nous-mêmes, c’est aussi comprendre le monde, comprendre ce qui se passe, comprendre où est notre place dans le monde. Habiter le monde, c’est encore prendre soin de soi et être l’objet du soin des autres. Habiter le monde, c’est avoir le contrôle du monde, de son environnement, de son espace politique, c’est être citoyen.

Ainsi sont emblématiques du précariat tous les migrants jetés sur les routes du monde par des événements qu’ils ne pouvaient pas contrôler.

Janek Sowa

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La précarité n’est que la moitié du dispositif. L’autre face est l’inintérêt ou la violence, la virulence des réactions suscitées par la précarité chez les gens qui sont à la fois indifférents, vaguement coupables, furieux, ce mélange assez bizarre d’impatience, de gêne, de trouble. Notre attention doit se porter sur l’invisible, la façon dont ces gens en situation précaire deviennent invisibles, car ça aussi c’est un mécanisme. Les mécanismes par lesquels on rend invisible sont à rendre visibles. Si on parle de précarité, il faut parler aussi de ce qui rend précaire. C’est vraiment la symétrie d’analyse entre les deux positions : ceux qui sont précaires, ceux qui précarisent, ainsi qu’un changement régulier d’échelle qui permet de dessiner une nouvelle objectivité.

Bruno Latour

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Le défaut de l’image narcissique est au cœur de la précarité. Le miroir renvoie une si mauvaise image qu’on ne veut pas coller à cette image, on la refuse. Or il importe beaucoup de recevoir cette stabilisation narcissique de notre identité : nos actualités nous renvoient l’image que chaque jour nous produisons de nous-mêmes, comme nation ou comme groupe social…. Quand cette image fait défaut, et elle fait défaut dans quantités de situations – pour les immigrés, par exemple, et pour tant de pays qui n’ont pas l’équipement médiatique leur renvoyant cette image, mais seulement l’image que les autres filment d’eux – il y a risque d’effondrement.

La lutte pour l’identité narcissique semble un facteur très important des luttes symboliques actuelles. Il revient à l’artiste de faire glisser le terrain, de montrer qu’on n’est pas seul à habiter son territoire mais qu’il y a des glissements entre les territoires, des invasions, des ré-appropriations, des luttes pour l’identité et la coexistence…. Car chaque terrain n’a que trop tendance à se constituer comme homogène, comme chauvin, comme phobique de l’autre… La question narcissique est vitale : nous avons besoin de nous voir dans un miroir, mais pas de nous voir tout seuls, pas d’envahir tout le champ visuel, mais de nous y voir liés à d’autres qui font que nous sommes là et partageons avec eux un espace négociable.

Daniel Bougnoux

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La personne en situation de précarité ne parvient généralement pas à contrôler l’image qu’elle projette d’elle-même. Le sans-abri qui plante son campement sur le trottoir de mon pâté de maisons est exposé à la pluie, à la froidure, aux gaz d’échappement, mais il est aussi exposé à mon regard inquisiteur qui lui demande silencieusement à chaque fois : n’es-tu pas un imposteur, as-tu fait tout ce qui était en ton pouvoir pour t’en sortir ? C’est à ce « droit de regard » qu’est d’abord exposé le sans-abri : ce dont il ne peut pas s’abriter, c’est de cette inquisition qui paraît toujours disposée à l’accuser d’imposture, d’incohérence, d’irrationalité, d’insuffisance. En même temps que son corps souffre de la morsure des intempéries, son image souffre de l’exposition qui soumet à notre regard demandeur de comptes toutes les petites impostures que notre sécurisation nous permet de dissimuler.

Mais la précarité est en même temps le lieu d’une projection d’image qui précarise dramatiquement notre regard de spectateur. Toutes nos stratégies d’évitement visent à éviter de rencontrer ce regard dont il nous serait difficile d’ignorer la demande. Au cœur de nos stratégies d’évitement, qui cachent et révèlent notre désarroi, il y a ce regard qui nous regarde, très intimement. Qu’est-ce qui nous regarde en lui ?

Yves Citton

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L’habitude est un vêtement qui nous convient. Plus elle tourne mécanique, plus elle rassure. Le chaotique déconcerte. L’incertitude, c’est le grain de sable dans les engrenages qui détraque la routine et son manège tranquillisant. L’extrême sensibilité aux conditions initiales des systèmes dynamiques a plusieurs degrés de liberté. Les marins à voile du monde entier savent bien à quel point une infime dérive dans les paramètres de navigation mène en définitive loin du cap visé, parfois même aux antipodes. Garder le cap n’est pas une vaine métaphore, surtout quand ça tangue fort. S’il est dans l’expérience humaine ordinaire un système dynamique régi par l’extrême sensibilité aux conditions initiales, c’est celui formé par le skipper à la barre et son intention, le bateau et les voiles, la mer et le vent. Les stabilités qui ont jusqu’ici plus ou moins heureusement porté le monde trouvent leur fondement dans la vision agraire de l’inscription humaine au sein de la biosphère. L’invention de l’agriculture a inséré en nous et renforcé au long des générations, le principe de fixation et d’accumulation. Fixation à des territoires réels et imaginaires, fixation à une famille, à une nation… Et voilà que les fixations sautent, que les stabilités s’effritent et que la permanence prend l’eau. Il y a dans l’air comme une débâcle de printemps. Aller d’un emploi à un autre, d’un logement à un autre, d’un amour à un autre… parce que l’aléa mène le jeu, se tenant en embuscade dans les replis du réel pour bifurquer dans n’importe quelle direction. Cependant, sous l’incertitude se dessinent les lignes de force d’une pratique inédite de l’autonomie.

Lionel Manga

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Pour approfondir : Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables – à propos de l’exposition précaire(s) à COLOGNE. Précarités contemporaines. Formes sociales, formes spatiales, formes représentées. Approches européennes croisées

bendskins

À Douala, le phénomène des moto-taxis, les bend-skins, est totalement informel. Les pilotes, fraîchement débarqués du village, sont lâchés dans la jungle du trafic urbain de la ville de Douala sans avoir de notions de conduite de leur engin et en méconnaissance totale des règles élémentaires du code de la route.

L’intervention urbaine proposée par Philippe Mouillon se déroule en trois volets : dans un premier temps, les chauffeurs se voient offrir un T-shirt et un casque léger. Mais ils n’obtiennent cet équipement qu’après un échange où ils racontent leur vie durant quelques dizaines de minutes. 

L’écrivain Camerounais Lionel Manga recueille les paroles puis compose deux lignes par récit de vie, suffisamment incisives pour réussir à s’imposer dans le chaos urbain de Douala. Ces récits sont ensuite brodés par des couturières en apprentissage.

L’ensemble est transféré sur un T-shirt ainsi singularisé à l’image du chauffeur de bend-skins puis offert au chauffeur, qui porte en quelque sorte sa vie résumée sur son dos.

COMMENTAIRE DE LIONEL MANGA

Fragiles Je

Cocktail de moto et de taxi, combinant l’efficacité du moteur à explosion à l’art millénaire de la palabre, le « bendskin » est mon moyen de locomotion favori à Douala. C’est de fait le seul adapté à cette grouillante métropole subsaharienne. 10000 bendskins, peut-être plus, circulent dans la ville avec vivacité ou désespoir. Économie informelle, disent pudiquement les économistes du FMI – art de la survie et de l’esquive, répondent les conducteurs qui, pour quelques centièmes d’euros, traversent la ville de jour comme de nuit, le client en porte-bagages ! Si le trajet est risqué pour le client camerounais, il présente l’avantage d’être adapté à son porte-monnaie. Si le trajet est risqué pour le client solvable du monde développé, il le rapproche pour quelques minutes de l’insondable misère et de l’indignité quotidienne du monde subsaharien.

Lorsque j’ai rencontré le plasticien Philippe Mouillon pour la première fois en janvier 2005 à l’initiative de Doual’art, nous avons instantanément éprouvé la curieuse sensation de nous connaître depuis toujours. Au sens propre de nous reconnaître. Auteur d’interventions urbaines dans les plus grandes et les plus dangereuses métropoles du monde, Philippe Mouillon m’a écouté plusieurs heures lui décrire Douala et la précarité obscène dans laquelle ménages et individus barbotent au Cameroun. Il m’a interrogé toute une nuit sur la myriade de jeunes qui veulent absolument gagner « l’autre rive » au risque de finir noyés dans les filets de pêche dérivants en Méditerranée. Puis, lorsque nous avons enfourché chacun notre bendskin (traduction : montagne russe) pour renouer avec le bout de la nuit, Philippe fut ferme : si un acte artistique a un sens dans une mégapole où les habitants vivent en majorité avec 1 dollar par jour, ce ne peut être qu’au plus près des plus démunis, des plus désespérés. C’est donc là, avec les bendskins, qu’il faudrait être.

Nous avons donc élaboré en complicité ce projet d’une grande simplicité : il s’agirait de recueillir des tranches de vies des conducteurs de bend-skins, de distiller cette parole brute afin d’extraire quelques mots significatifs, de faire broder ces fragments de vie sur des T-Shirts, puis d’offrir ces vêtements de première main à chacun des conducteurs. Chacun porterait en quelque sorte sa vie résumée sur son dos, ou sa vie fabulée. Un espace de dialogue entre le chauffeur et son passager pourrait ainsi naître, comme un micro espace public, soit un espace de frottement et d’échange de différences. Le chemin sera sans doute encore long avant que l’homo subsaharien parvienne à vivre dans un espace de citoyenneté, de civilité, d’urbanité, de dignité. Notre ambition avec bendskins est de l’anticiper, comme le rossignol anticipe le jour en sifflotant seul dans la nuit finissante.

Philippe envolé pour Gdansk ou Milan, et moi toujours rivé entre mangrove et macadam, il me restait à me muer en capteur de vies. Par où commencer ? Combien en écouter ? Comment les fixer ? Car pour ces « bikers », le temps d’une interview est précieux : si son temps n’a évidemment pas, à âge égal, le tarif horaire d’un trader du London Stock Exchange, l’immobilisation de son engin engendre un risque majeur d’assiette vide en fin de journée. Il n’était donc pas facile de les interviewer à moins d’imaginer une compensation financière correspondant au prix d’une heure d’affrètement par un client : 1000 FCFA. Un peu moins de 2 euros. Au voisinage nord de la latitude zéro, ce n’est guère une bagatelle. Malgré ce stratagème, une autre difficulté, plus diffuse, allait surgir au fil des auditions…Outre qu’ils ne sont pas franchement loquaces sur leurs vies, c’est à peu près la même histoire que je vais entendre pendant quelque deux mois et plus.

Une histoire de galère permanente, de mal vie, d’insécurité sociale radicale. Que faire de ces fragiles Je ? Comment différencier des individus qui depuis leur naissance vivent dans cette similitude de destinées sans avenir ? Comment énoncer du singulier ? Entre un Abdouraman, descendu de son Nord Cameroun natal, et un Mamadou Diarra, venu du lointain Mali pour chercher meilleure fortune, la distance est bien mince. Personne ne semblait leur avoir jamais demandé de parler d’eux, de leur enfance, de leurs rêves, de leurs parents, ni du monde tel qu’ils le comprennent. À croire qu’eux, leur enfance, leurs rêves, leurs parents, n’avaient jamais existé ! Ces gaillards réputés agressifs, prompts à brailler en groupe sur la voie publique pour un oui ou pour un non, se ratatinaient subitement devant moi, face au micro. Certains plongeaient même totalement dans un silence dépressif au bout de deux minutes et il fallait alors trouver en quelques secondes le détour pour rester relié à eux et retisser une parole à partir du sobriquet, de la cicatrice sur le front ou de l’étrange coupe de cheveux.

Mon travail d’écriture, après les entretiens, fut un agencement de glissements, de variations poétiques sur ces vies quotidiennes cannibalisées par l’abîme : « le chagrin est une liqueur amère », « les flics ne mangent pas le dossier », « force vive sans devant ni derrière », « enfance bourlingueuse cherche tendresse », « sang-froid cherche sang chaud », « la survie change de cap avec le vent », « la placidité est une bulle blindée d’infortune ».

Philippe organisa à distance la conception numérique des textes, afin de lancer la broderie des mots sur les T-shirts. Puis nous nous sommes retrouvés à Douala à l’occasion du S.U.D. Le lundi 10 décembre, devant les locaux de doual’art, à 11 heures du matin, rendez-vous était pris. Un premier anxieux, puis un second tout aussi timide, puis une grappe de « bikers », enfin plusieurs centaines de jeunes conducteurs, sont venus réclamer le T-shirt brodé de leurs paroles. La rue s’est alors transformée en cabine d’essayage chaloupée et joyeuse. Puis, ces vêtements de première main absorbés comme une seconde peau, la ville fut entamée à pleines dents. Enfourchant leurs motos, ils s’élancèrent dans la circulation apoplectique de Douala, comme d’autres avant eux dans l’arène. Ils nous semblèrent fiers, dignes, heureux. L’effacement de l’avenir ne serait donc pas une fatalité ?

Lionel Manga

Local-contemporain

local.contemporain est un foyer de recherches originales et d’initiatives artistiques autour des territoires urbains contemporains, une entreprise de renouvellement du regard, attentive aux formes et aux pratiques émergentes.

local.contemporain recherche dans les pratiques locales ordinaires, les spécificités innovantes ou résistantes à la mutation globale de nos sociétés.

Cette stratégie d’interrogation hyper locale se développe avec une attention soutenue pour l’échelle mondiale des mutations et pour la foisonnante complexité des temporalités à l’œuvre. C’est pourquoi les artistes et chercheurs associés sont disséminés dans le monde entier et font appel à une multiplicité d’outils pour aborder ce territoire.

> Nous éditerons une revue de 80 pages diffusée en librairie par Harmonia-Mundi.

Neuf numéros sont publiés à ce jour : 01 >  vous êtes ici  centré sur les réalités contemporaines des formes urbaines ordinaires, 02 > C’est dimanche ! consacré à l’analyse des temps libres dans une société dite “des loisirs” ,  03 > ville invisible  analyse les formes urbaines sensibles, celles qui échappent à la domination de l’oeil mais structurent pourtant nos perceptions, 04 > le précaire, questions contemporaines, sur la précarisation de nos vies comme nouvelle forme dominante, 05 >  foules  centré sur l’expérience de la foule, tour à tour inquiétante ou intelligente, 06 > Points de repère, autour du sentiment de désorientation d’une part croissante de la population,  07 >un monde en soi ou comment chacun construit ses propres repères dans un horizon mondialisé, 08 > collection de collections  à propos de la place de l’intime dans l’espace public, enfin 09 > paysages singuliers, paysage pluriel  pour aborder le paysage comme une ressource à la portée de tous, et vivre avec ampleur.

> Nous produisons des interventions d’échelles urbaines dans l’espace réel de la cité, afin de mettre en forme ces représentations pour l’homme de la rue. Elles invitent à la participation de centaines de contributeurs.

Ainsi C’est dimanche, une collection aléatoire de photographies :

> Nous développons des outils pédagogiques pour les enseignants de la maternelle à l’université.

Ainsi des jeux cartographiques  :

Pour plus d’information, vous pouvez consulter le site  local.contemporain