Contexte

La quatrième saison de paysage>paysages aborde le paysage par le dépaysement. Longtemps, le dépaysement a été le privilège du voyageur, puis du touriste occidental. Certaines figures vagabondes comme Victor Segalen ou Nicolas Bouvier furent véritablement poreuses, traversées par le monde et ont rédigé des carnets éblouissants sur ses usages possibles. Mais dans la plupart des récits de voyage, la quête d’exotisme a masqué ou brouillé les réflexions sur l’expérience profonde de l’altérité. Le timbre-poste, la carte postale et le dépliant d’agence de voyage en ont été les icones. Les paysages lointains se sont imposés comme des fictions, un décor illusoire débarrassé des lignes de forces radicales qui les innervaient en profondeur. 

Et pourtant… Chaque paysage est d’abord une désorientation, y compris dans notre environnement proche, à l’heure où notre cadre familier apparait sans cesse « dépaysé », vacant, noyé dans une uniformisation planétaire. La déterritorialisation est une expérience dominante du monde contemporain. C’est la forme inversée du dépaysement. Elle désaccorde le lieu à ses soubassements, aux usages et aux complicités accumulés au fil du temps. Les lieux de l’industrie touristique, de l’industrie agricole, des hubs de transport et des plateformes offshore occupent les pays comme une armée étrangère, dans l’amnésie des appartenances. Ce sont des lieux clonés sur un modèle industriel dont la plantation coloniale a été à la fois le précurseur et le prototype. Des lieux qui s’épanouissent aujourd’hui uniformément dans le monde…

Nous vivons dans l’illusion d’une forme paysagère stable multipliable à l’identique alors même que la métamorphose rapide de nos écosystèmes nous impose d’autres postures sensibles et intellectuelles. Il devient essentiel de retrouver une connivence avec la densité poétique du lieu et des êtres vivants qui le peuplent, avec un vivant toujours ouvert, sans promesse de stabilité, polyphonique, rythmé de trajectoires enchevêtrées, indifférent aux intérêts et aux projets humains.

Pré-programme  

Table-ronde Usages du monde (15 octobre de 10 H à 17H, salle des débats du musée Dauphinois)

Pour cette saison 4, Ça Remue ! va associer des porteurs de savoirs scientifiques, artistiques et vernaculaires qui questionnent les usages du monde et qui les redéployent joyeusement. Ils sont siffleurs d’oiseaux, anthropologues, bergères et bergers, performeuses, philosophes, physiciens, écologues ou paysagistes… Trois jours durant, ils vont concentrer leur énergie pour nous aider à ne plus surplomber le monde mais à l’accueillir tel qu’il vient. Les différents espaces extérieurs du musée Dauphinois vont se transformer en un intense millefeuille d’expérimentations autour de ses composantes invisibles, négligées ou silencieuses – racines et rhizomes des végétaux, texture du sol, qualité des perspectives paysagères, ponctuations sonores des oiseaux…- pour faire émerger des usages plus appropriés du monde. En intercalant performance artistiques et scientifiques, en extérieur et en intérieur, ces journées multiplieront les formes d’intelligences collectives et de transversalités des savoirs.

Marie-Pascale Dube (15 octobre à 10 H et 16 octobre à 12H, Cloitre du musée Dauphinois, 

Cette chanteuse-performeuse s’exprime avec des sons formés depuis l’enfance, des sons qu’elle ne sait pas alors qualifier, des sons qui s’échappent de sa gorge en conservant la présence opiniâtre d’autres états et d’autres lieux du corps. Aspirations, râles, vibrations, halètements, souffles, rien dans ce chant ne ressemble à la voix étalonnée en Occident. Mais plus tard, Marie-Pascale Dube saura que ces formes chantées ont déjà existées, dans les cultures animistes nord-américaines, et qu’elle hérite ainsi d’une échelle de temps précieuse.

Douglas White (du 18 septembre au 18 octobre de 10 à 17H, Ferme du musée Dauphinois)

Cet artiste anglais s’installe durant plusieurs semaines dans un espace forestier pour mettre à jour les systèmes racinaires de quelques arbres. Par soustraction minutieuse des couches d’humus, avec des outils et une méthodologie d’archéologue, Douglas révèle le réseau inextricable et les fragiles interactions, les complicités entre les différents arbres, arbustes, buissons, champignons qui composent ce sous-bois. Les observations scientifiques les plus récentes rejoignent ici les savoirs vernaculaires anciens des forestiers et l’intuition de l’artiste : chaque forêt repose sur un monde souterrain de collaborations infinies et d’alertes entre espèces différentes qui échappe à l’observation humaine et reste donc négligé. Pourtant, tissés ensemble sous terre par des milliers de kilomètres de fils fongiques vivants, les arbres se nourrissent et se guérissent l’un l’autre. Le tapis de câblages des mycorhizes relie les arbres en gigantesques communautés intelligentes qui s’étendent parfois sur des centaines d’hectares.

Pierre & Rémi Janin (du 1 au 18 octobre, Séchoir du musée Dauphinois. Rencontre en conversation avec Bruno Caraguel le 16 octobre à 15H)

Ces deux frères sont architectes, éleveurs et paysagistes. Ils utilisent le bétail ou les labours comme des vecteurs performants d’aménagement paysagé. Ils prennent en considération, dans le sens le plus puissant du terme, la nature environnante, la densité poétique du lieu, les êtres vivants qui le peuplent pour penser les spécificités territoriales.

Jean-Marie Davoine (16 octobre et 17 octobre à 10H, Pré aux ânes du musée Dauphinois

Ce berger hors du commun propose des performances difficiles à qualifier avec des mots, entre happening et thérapie, destinées à repenser et expérimenter la place des animaux domestiqués dans les sociétés humaines. Une diplomatie subtile et silencieuse du corps, du geste et du regard.  

Les chanteurs d’oiseaux (15 octobre à 17H et 16 octobre à 13H, Verger du musée Dauphinois)

Ces faussaires nous invitent à traverser le paysage, l’oreille attentive au moindre virtuose caché dans les sous-bois. Merle, grive musicienne, sittelle torchepot, fauvette à tête noire, pouillot véloce, mésange, rouge gorge…, ils parviennent à reproduire à l’identique chaque concertiste, lui répondre en improvisant une conversation éblouissante, renouvelée au fil de la marche avec les différentes espèces présentes ce jour-là sur le site.

Alexandra Engelfriet 

Cette artiste hollandaise lutte avec le fonds, durant de vastes corps à corps dans les odeurs et la matière crue des limons accumulés au fil des siècles, des bains telluriques dans lesquels elle disparait dans une forme de transe qui conserve ensuite une empreinte dans la matière, meurtrie et sensuelle, abandonnée sans retouche ni remord.  

Rachel Gomme (16 octobre à 17H et 17 octobre à 15H)

Cette performeuse aborde le paysage urbain par les arbres. Elle imagine une ville qui serait une forêt peuplée d’humains plutôt qu’une métropole décorée d’arbres. Elle compose de vastes échanges d’intimité en invitant chacun à s’appuyer sur leur silence et leur immobilité pour élargir notre perception des paysages, en utilisant le souffle individuel pour converger en une seule respiration collective.

Jord Galí et la compagnie Arrangement provisoire (17 octobre à 14H, lieu à venir)

BABEL c’est une tour de 12m de haut, une utopie assemblée puis manipulée par 25 personnes en direct sous l’œil des spectateurs. De son élévation à sa dépose, la tour se fait l’écho du groupe au sol, traduit la qualité des relations présentes. Une œuvre d’ensemble, puissante et fragile, intime et monumentale. 

Les conversations artistes/chercheurs (16 octobre à 10H, 11H, 15H, 16H et 17 octobre à 10 et 11H)

Le cycle Ça remue ! poursuivra les conversations inédites entre les mondes. Chaque heure, et durant une heure, les auteurs invités de la saison 4, artistes, chercheurs, porteurs de savoirs vernaculaires ouvrent un duo ou un trio en conversation. Cet échange est ponctué par des questions de nos complices des saisons précédentes – Alexandra Arenes, Maryvonne Arnaud, Daniel Bougnoux, Bruno Caraguel, Yves Citton, Caroline Duchatelet, Guillaume Lebaudy, Chloé Moglia, Nastassjia Martin, Mathias Poisson, Olivier de Sépibus, Henry Torgue, Martin Vanier….

 

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