Face to face

Inventer un dispositif pour l’espace public ruiné de Johannesburg est une tâche complexe. Dès son premier voyage, Maryvonne Arnaud fut séduite par l’incroyable diversité humaine de la ville. Toujours attentive aux bricolages de survie des populations des mégapoles, elle fut ici alertée par les usages quotidiens du sous-prolétariat noir qui circule dans des milliers de combis, sorte de minibus de transport en commun à l’économie informelle. Elle composa rapidement ces éléments en proposant aux habitants qui le souhaitaient de réaliser leurs portraits photographiques, puis de monumentaliser ces visages et d’en recouvrir les flancs des combis. 

Parallèlement, Laboratoire contacta douze d’écrivains originaires d’Afrique ou de la diaspora noire dans le monde en leur proposant de légender ces portraits. 

Une fois en possession des textes de Nurrudin Farah, Mia Couto, Ahmadou Kourouma, Tahar Ben Jelloun, Emmanuel Dougala, Lesego Rampolokeng ou Maryse Condé, il restait encore à accorder cette intervention urbaine à la réalité de l’illettrisme d’une part, et à la tradition de l’oralité dans les cultures africaines d’autre part. Les textes furent traduits dans la pluralité des langues en usage en Afrique du sud (anglais, afrikaans, zoulou, xhosa, zwazi, ndebele…), puis enregistrés sur cassettes afin d’équiper les radios des combis recouverts des portraits. 

L’exposition mobile pouvait débuter. Durant trois mois, une vingtaine de véhicules firent la navette d’un bord à l’autre de Johannesburg, en tentant d’en suturer les béances.

Commentaire de Catherine Blondeau (Directrice de l’Institut Français d’Afrique du Sud)

Il n’y a pas de transports publics à Johannesburg – ou si peu : quelques «double decker» à l’anglaise, très décatis, qui fument très noirs et ne passent qu’une fois l’heure, quand ils ne tombent pas en panne. Notez qu’ils ne desservent de toutes façons pas les townships, les ghettos noirs où vivent pourtant la majorité des Sud-africains qui n’ont pas de voiture. Alors les gens circulent en combis, ces minibus-taxis privés qui sillonnent la ville à toute allure en klaxonnant. Chaque matin et chaque soir, ils s’en remettent à Dieu au moment de monter à bord. C’est que l’industrie des taxis est comme une mafia en état de guerre endémique : pour y maintenir les profits, on pratique des prix très élevés, on entasse les passagers, on n’entretient pas les véhicules, on sous-paie des chauffeurs qui conduisent sans permis, et on fait tuer ses rivaux s’ils s’aventurent trop près de son territoire.

Faire un projet d’art public sur ces mêmes combis, en pleine période de bras de fer entre la municipalité et les associations de propriétaires, en faire les médiums d’une œuvre, il fallait oser ! Ce n’était pas pour effrayer Maryvonne Arnaud, tellement attachée à l’inscription de ses projets dans le tissu urbain, tellement soucieuse de pertinence. Et puis franchement, les combis, quelle plus belle icône de la mobilité de cette Afrique du Sud qui n’en finit pas de se réinventer, de fuir en avant, et qui n’est jamais là où on l’attend ?

“Face to face” est une exposition mobile et aléatoire, inventée pour un pays où c’est la seule façon de s’adresser au public car c’est un pays où l’espace public reste à conquérir ! L’autobus se fait salle d’exposition. Il n’attend pas le spectateur, il ratisse la ville et charge avec lui le spectateur. Les flancs sont recouverts en totalité de portraits monumentaux d’habitants de Joburg, visages graves d’individus tirés pour un instant de leur anonymat et qui ont prêté leur image au projet en le comprenant bien, parce que oui, qu’ils soient indiens, noirs, blancs, ou métis, ils sont avant tout d’ici, ils pleurent et rient avec cette ville folle, l’une des plus grandes et plus cosmopolites mégalopoles africaines ! À l’intérieur des combis, les radiocassettes prennent la relève des photographies, et dans la pluralité des langues en usage dans la ville, en Anglais, en Zoulou, en Afrikaans, … diffusent les textes originaux d’une dizaine d’écrivains (1).

Pour chaque écrivain, ces portraits sont en quelque sorte les indices déclencheurs d’histoires infinies. Les textes concis, quelque part entre le haïku, la brève et la légende, composent avec les photographies mille visions du monde, les reflets instables, illimités de la luxuriante diversité de cette ville-monde. Ces textes s’enracinent dans les portraits, explicitent ce qu’on peut lire de ces destinées, en de surprenantes interprétations, des dérives fabuleuses qui tirent ces hommes et ces femmes des rues de Johannesburg vers la lumière.

“face to face” a marqué Johannesburg. Les gens qui l’ont vu circuler dans leurs rues ont été touchés par sa force. L’Institut Français d’Afrique du Sud est fier d’avoir contribué à le rendre possible.

(1) il s’agit de Ahmadou Kourouma, Emmanuel Dongala, Nurrudin Farah, Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé, Mangla Langa, Lesego Rampolokeng, Ivan Vladislavic, Chris Van Wyk,  Mia Couto, Sylvie.Germain.

Textes originaux :

Nos différences nous bousculent. Je suis Indien, je suis rouge, je suis Africain, je suis blanc, je suis noir, je suis zoulou, ma peau est blanche, ma peau est noire comme un cœur qui chante le bonheur de vivre dans la diversité, dans les couleurs de toutes les épices.

Peau noire, peau rêvée dans un destin cruel. Peau blanche, rêve sur rêve, rêve de lumière, mais c’est le même sang qui coule dans les veines de l’espoir, dans les ruelles de l’évidence.

Tahar Ben Jelloun

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Il n’y a pas de pierre précieuse sans ses grains de poussière.

Nuruddin Farah

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Une certaine étrangeté, la ride légère du regard. Comme si cet enfant interrogeait le monde, ce

même monde qui l’invite à abandonner l’enfance. A la commissure des lèvres, le sourire peu à peu

s’éteint, effaçant l’innocence qui ne servira plus après l’enfance.

On devine le tout : le sari, les couleurs, les parfums. Comme si une âme entière se dévoilait dans

le sourire ouvert. Les rares fils blancs de la chevelure n’arrivent pas à neutraliser la jovialité. La

femme sort de la photo, elle n’accepte pas le cadre du portrait.

La rondeur du visage, soulignée par l’arc du bandeau. Et la fente des yeux où se décèle une joie

contenue, orientale. Cette Afrique est déjà Orient, nous sommes des êtres de frontière entre des

mondes divers.

Mia Couto

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Braise, braise

Tisons de tes yeux

Sous le diademe de tes cheveux

Crepus.

Ton sourire timide luit comme

Le devant-jour

Braise, braise

Tisons de tes yeux.

Tes yeux portent la gravite de l’espoir

Et le serieux des lendemains

Qui ne connaissent pas la peur

Braise, braise

Tisons de tes yeux,

Ta beaute foudroie

Malfini qui plane

A hauteur de soleil

Braise, braise

Tisons de tes yeux,

Es-tu ange ou demon?

Lapin ou Zamba?

Comment le savoir?

Maryse Condé

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Eclatant de rire

Avec les épaules qui s’agitent sous l’exultation

Le garçon s’interroge sur le futur

Et sur l’arrivée de la nouvelle nation

 

Dans cette perplexité joyeuse il observe les visages

Qui s’étalent sur les pages des hebdomadaires

Les jeunes aussi bien que les vieux sans dignité

Rêvent du temps où ils n’étaient que des collégiens radicaux

 

Les visages sont les restes de la mémoire collective

Pourvus de la sagesse des temps anciens

Qui fouille dans les profondeurs de l’entrepôt

Et qui a le pouvoir d’invoquer les images soulageantes

 

Les sourires, les renfrognements, les grimaces ou la force d’âme

Les symboles de joie, de peine, de perfidie ou de courage

Sont gravés en sang sur les visages

Et parlent de vie, de mort et de plénitude éternelle

Mandla Langa

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tête à nattes / tête à pattes

pimpant tapis d’poils

plante là ta peur du pire

ce millénium de merde

botte lui l’arrière-train

boxe en cadence, boxe et tape

va y cool au cœur du guerrier

grince et grippe l’ankylose

rap ou rock te prend la tête

l’harmonie anorexique

tambour saoulé

tambour et basse

etouffent un sanglot de vomi

Lesego Rampolokeng

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Point n’est besoin de parures d’or : une touffe de

cheveux, un sourire, et la beauté du monde éclate sur un visage.

Un papillon sur une fleur

Une couronne sur la tête d’un roi

Une touffe de cheveux qui parade

Sur un front dégarni

Tout est parure, tout est beauté.

Emmanuel Dongala

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Je passe un peigne lentement dans mes longs cheveux noirs

J’en retire le boucan de la circulation de Jo’bourg

Les cris des marchands ambulants et 99 centimes

Les plusieurs langues qui se bousculent

La fumée, les trottoirs se déroulant

Qui sont peints jaune mangue, rouge tomate

Où les épis de maïs deviennent or

Et les saucisses éjaculent leur colère graisseuse

Tout le grabuge électrique de Jo’bourg. Jusqu’à

Ce que tout ce qui me reste soit mon doux sourire

Chris van Wyk

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Mauvais temps

Maryvonne Arnaud poursuit ce travail de représentation des migrations en Méditerranée, en élargissant ses approches.

L’exposition sera conçue comme un film en pièces détachées. Le visiteur sera invité à construire son propre film, à s’attacher à un personnage ou à un autre.

 

Des espaces distincts permettront de développer des systèmes de représentation qui seront pensées comme un réservoir dans lequel le spectateur pourra piocher les éléments qui lui permettront de construire son film.

 

Les boucles se synchroniseront et se désynchroniseront, dans une forme en abime qui correspond aux flots des migrants, aux vagues de la mer indifférente, aux flux des images qui nous touchent et disparaissent.

Une proposition de Maryvonne Arnaud réalisée avec les soutiens du ministère de la culture et de la région Auvergne-Rhône Alpes(dans le cadre de l’Appel à projet Mémoires du XXe siècle) de l’Espace Malraux – Maison de la culture de Chambéry, du Printemps du livre de Grenoble, du festival de l’Arpenteur.

Rencontres avec Maryvonne Arnaud le 30 mars 2017 à la bibliothèque de Grenoble (avec Guillaume Leblanc, Vélibor Colic, Antoine Choplin et Natacha Appanah), le 8 juillet 2017 au festival de l’Arpenteur (avec Fabienne Swiatly, Anne-Laure Amilhat Szari), le 22 octobre 2017 au festival le Grand Bivouac à Alberville (avec Guillaume Leblanc, Fabienne Bruyère)

Article paru dans le petit Bulletin du 25 Avril 2017

Le plaidoyer pour l’humanité de Maryvonne Arnaud

Comment aborder la crise migratoire avec justesse ? La photographe grenobloise Maryvonne Arnaud prend le problème à bras le corps pour un “Mauvais temps” qui se décline aussi en installation et en vidéo, avec une justesse renversante. Une exposition forte à découvrir à la Bibliothèque centre-ville de Grenoble.
LE VENDREDI 21 AVRIL 2017 PAR CHARLINE CORUBOLO

Le plaidoyer pour l’humanité de Maryvonne Arnaud

Crédit Photo : Charline Corubolo

Mauvais temps

Installation de Maryvonne Arnaud
Bibliothèque Centre Ville 10 rue de la République Grenoble

Jusqu’au 6 mai 2017

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Grenoble lance ses États généraux des migrations
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Dire que l’ère est viciée, que l’air du temps est mauvais est un euphémisme en ce début de XXIe siècle. Entre les discours excluants et les images venant du terrain, il est difficile de trouver le recul adéquat pour aborder la crise migratoire actuelle. Mais leMauvais temps de Maryvonne Arnaud, qui se déploie actuellement à la Bibliothèque centre-ville, le fait avec authenticité et pudeur. Photographies, installation et vidéo agissent de manière percutante sur la conscience, notamment grâce à la finesse de la scénographie.

Suite à de multiples voyages à Athènes, Idoméni mais aussi sur les îles de Lesbos et de Chios où arrivent par vagues des migrants de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak ou encore d’Iran, l’artiste grenobloise a composé un carnet de mer visuel où le renversement d’échelle met le spectateur face à ses responsabilités, où le manque de recul pousse à la réflexion, où les gilets de sauvetage échoués sur les plages remplacent les corps.

Des scènes fortes desquelles émerge l’espoir sur un visage souriant à travers la grisaille, malgré les mots de l’auteur italien Erri De Luca mis en voix sur les images de la photographe « Ils séparent les morts des vivants, voici la récolte de la mer. » Et voici le plaidoyer photographique de Maryvonne Arnaud pour l’humanité, pour l’éveil de nos consciences.

Mauvais temps
À la Bibliothèque du centre-ville jusqu’au samedi 6 mai

 

Atlas des mondes de chacun

Un monde de mondes

Au milieu du XVIII siècle, à la demande de Louis XV, Cassini de Thury va établir le premier relevé topographique de la France. Durant 3 ans, entre 1758 et 1761, il va installer son observatoire sur la commune de Saint-André-la-Côte au Signal, à 934m d’altitude et 20 kilomètres de Lyon, pour établir par triangulation la première carte de Lyon.

En quatre générations, les Cassini réaliseront la première carte topographique et géométrique de l’ensemble du royaume de France, établie à l’échelle 1/86 400.

Ces travaux sont si fiables que, de nos jours encore, de nombreux chercheurs – archéologues, historiens, géographes, botanistes, paysagistes… consultent la carte des Cassini lorsqu’ils ont besoin de faire une analyse rétrospective du paysage.

C’est depuis ce signal qu’ont été lâchés, le dimanche 25 juin 2017 aux alentours de 11H du matin, des pigeons voyageurs emportant avec eux des messages collectés auprès des habitants des Monts du lyonnais. Chacun, enfant et adulte, natif d’ici ou héritier d’autres territoires, était invité à exprimer sur un message, fragment cartographique bagué à la patte de chaque pigeon, un point géographique qui lui tient particulièrement à cœur. Cet attachement affectif à un lieu particulier – un sentiment de vivre une harmonie, une complicité, une intimité, une intensité de vie peut prendre sa source dans une variété infinie de motifs – le lieu de sa naissance ou de son enfance, la mémoire d’une rencontre amoureuse, un rêve de vacances paradisiaques, la douleur d’un exode… et concerner un territoire du voisinage proche ou situé à l’autre bout de la planète. Les réponses obtenues nous disséminent dans le monde entier. Elles traduisent sans doute combien nous ne sommes pas les habitants d’un seul espace, mais que nos vies sont affectées par une multitude d’attachements, d’affinités et de repères, plus ou moins durables, et qui cohabitent en nous enchâssés les uns dans les autres sans hiérarchie. Le voisinage symbolique mondial est une caractéristique majeure des territoires contemporains, qui structure tout autant les territoires ruraux que les métropoles d’échelle mondiale comme Sao-Paulo. Chacun de nous est habité de flux, de désirs et de rêves multi-localisés, comme Arthur Rimbaud était habité de vents.

Les pigeons voyageurs proviennent de l’élevage de Dominique Cœur, situé au hameau de l’Aubépin sur la commune de Larajasse. Ces oiseaux participent habituellement à des compétitions internationales dans le monde entier où ils volent jusqu’à 120 km/h durant 750 à 1000 kilomètres. Ils perpétuent ainsi une tradition lointaine puisque depuis plus de 3000 ans, les pigeons voyageurs transmettent des messages sur de très longues distances en emportant, depuis le navire d’un explorateur ou le cœur d’une ville assiégée, un fragment de papier bagué à la patte. Ces messages très courts, parfois codés, sont un peu les ancêtres des tweets qui circulent aujourd’hui d’un téléphone à l’autre. Une filiation poétique puisque l’anglais tweets signifie gazouillis. Ces remarquables voyageurs sont surtout la figure visible de la puissance du mouvement, des migrations et transhumances qui caractérisent l’ensemble du règne animal, de la sterne arctique à l’anguille, l’hirondelle commune, la baleine à bosse, ou le papillon monarque – formidables pulsions qui déplace le vivant à la surface du globe d’Islande à la Tasmanie, d’Alaska à la Nouvelle-Zélande, sans boussoles ou système de géolocalisation embarqué.

Le lâché de pigeons voyageurs du 25 juin offrait aux oiseaux de s’envoler du Signal de Cassini à la même seconde, chacun porteur d’une géographie affective baguée à sa patte. L’ordre d’arrivée des pigeons détermine un ordre cartographique excentré qui sera édité prochainement comme l’ Atlas des mondes de chacun.

Atlas des mondes de chacun est une proposition de Philippe Mouillon,
produite par LABORATOIRE avec les soutiens de la DRAC Auvergne Rhône Alpes, du Département du Rhône, de la Région Auvergne Rhône Alpes, de la Communauté de communes des Monts du Lyonnais.

> pour plus d’information : *protected email*

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En équilibre sur la ligne de partage des eaux

Les Hauts du Lyonnais sont situés au creux d’une ligne géographique presque invisible, mais qui partage pourtant le continent européen en reliant le détroit de Béring à Gibraltar : c’est la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et la Méditerranée. Cette ligne de crête est un point de bascule, le lieu où les sources divergent, pour nous connecter à des ailleurs au fil du cheminement de l’eau : d’un côté, chaque goutte de pluie ou de rosée partira vers la Loire, tandis que de l’autre, elle descendra vers le Rhône.

Cette réalité géographique forte donne naissance à un territoire traversé depuis toujours par les destins des hommes et par les destinées de l’eau. Ce pays est un nœud, un trait d’union entre Lyon et St Etienne, entre l’Atlantique et la Méditerranée. Il est d’ailleurs relié et reliant depuis toujours. Il conserve clairement l’empreinte de l’ancienne voie d’Aquitaine construite 50 ans avant Jésus-Christ par le général Agrippa ou des aqueducs romains alimentant Lyon en l’eau potable. Il est aujourd’hui un assemblage de mondes local et mondial.

Le nez au vent, nous avons proposé une traversée du territoire depuis cette ligne de partage des eaux. Durant une journée, casse-croûte dans le sac à dos, il s’agissait d’échanger nos perceptions en marchant au long de cette ligne d’équilibre, basculant dans les vallées, longeant les rivières, observant du haut des crêts, traduisant les noms des lieux-dits… afin d’éprouver le plaisir de la conversation et la poétique de ce territoire.

En équilibre sur la ligner de partage des eaux est une proposition de Ingrid Saumur et Philippe Mouillon, produite dans le cycle Atlas des mondes de chacun par LABORATOIRE avec les soutiens de la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes, du Département du Rhône, de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, de la Communauté de communes des Monts du Lyonnais.

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En vie

Migrations contemporaines en Méditerranée 

Un dispositif multimédia de Maryvonne Arnaud

> Textes originaux : Erri de Luca

> Traduction : Danièle Valin

> Textes complémentaires : Erri de Luca extraits de ALLER SIMPLE   (éditions Gallimard 2012)

> Conception générale et prise de vues : Maryvonne Arnaud

> Montage images et sons : Guillaume Robert

> Voix : Sophie Vaude, Jean-François Matignon, Dominique Laidet,

> Conseil scientifique : Anne-Laure Amilhat Szary, Alain Faure, Yves Citton

Étude préparatoire (mai 2016) : boucle vidéo de 22 minutes

Diffusion en avant-première :

> au CHRD/Lyon, les 28 et 29 mai 2016 en clôture de l’exposition « Rêver d’un autre monde».

> au cinéma Utopia / Avignon, chaque jour impair à 11H du 7 au 25 juillet 2016 

> à MC2 / Grenoble, lors des Etats généraux des migrations organisés par la Cimade

 

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A regarder les premières images réalisées par Maryvonne Arnaud à la lisière européenne de la mer Egée, on est frappé par l’invraisemblable coexistence de plusieurs mondes symboliques : la fin des frontières et de la géographie promise et vantée par le libéralisme économique et financier dont le flux de marchandise circulant sans entraves est rappelé ici par les énormes cargos traversant l’horizon, ensuite le monde à portée de main des touristes occidentaux consommant paresseusement de la plage et du soleil, puisque ces plages enchantent bien souvent les dépliants touristiques des agences de voyages occidentales ; enfin la dépendance si fragile des migrants qui risquent leur vie et celle de leurs enfants à franchir sur des canots pneumatiques un bras de mer insignifiant.

L’artificialité de la situation est si criante que nous tentons désespérément de nous en distraire ou de nous en défendre. Rien, en effet, ne sépare ces migrants de nous-même, et les transporter confortablement de la côte orientale de la mer Egée à la côte occidentale ne pose aucune difficulté logistique. Les ferrys sont là, et le prix de la traversée est de quelques euros.

Mais ces individus sont volontairement abandonnés à leur sort et doivent franchir dans la nuit ces quelques kilomètres tragiques de Méditerranée. Ils sont seuls au monde, ne sont plus rien, ne comptent pour rien. Ils apportent chez nous de lointains bruits de guerre, l’odeur nauséabonde des maisons ravagées et des villages brûlés, du chaudron de l’inconnu, de ce qui ne nous intéresse pas particulièrement, de ce sur quoi nous n’avons pas grand-chose à dire, comme l’écrit Zygmunt Bauman lorsqu’il tente de comprendre la paranoïa croissante pour les questions de sécurité. Ils sont bannis, illégaux, surnuméraires, clandestins, migrants ….

L’asymétrie de leur destinée et de la nôtre n’est qu’un hasard historique et nous le savons, et nous leur en voulons de nous rappeler combien notre environnement démocratique ne tient qu’à un fil, tissé d’injustices et d’échanges économiques cyniques, fil que nous pourrions pourtant activement consolider en ne cédant rien de nos fondements.

En ce sens, la diffusion accélérée des images de MA nous rappelle combien cette tragédie est grotesque puisqu’elle n’occupe l’espace médiatique que par vagues discontinues, en fonction de notre propre actualité sportive ou du caractère spectaculaire des corps échoués sur les plages, mais que pourtant ce grotesque nous imprègne et nous hante.

Dans son célèbre « Bréviaire méditerranéen », Predrag Matvejevi écrit de la Méditerranée qu’elle est le liquide amniotique de notre civilisation. Cette matrice est-elle condamnée à n’enfanter que des génocides et des exodes vague après vague, et pour la nuit des temps ?

Filmer les arrivants par Daniel Bougnoux

Maryvonne se pose cette question, qui est celle de l’énonciation, et (avec Yves Citton) des « régimes d’attention ». Elle a saisi (de façon très répétitive mais jamais « en rafale ») les scènes de débarquement, dont elle propose un montage quasi cinématographique. Les images ainsi juxtaposées et projetées en accéléré tendent au mouvement, sans tout-à-fait y parvenir ; notre vision saccadée demeure celle d’un presque-film, ou la proto-réalisation d’un début de cinéma, esquissé mais pas vraiment réalisé ; ici la photo s’efforce au cinéma, mais demeure échouée à son seuil. Ce dispositif est par lui-même frappant, très émouvant, et la technique choisie apporte un message, mais lequel ?

Tout film est en lui-même promesse de mouvement, et d’échappées belles. L’invention des frères Lumière coïncide pleinement avec notre société liquide, touristique, parcourue de flux en tous genres (vacanciers, financiers, économiques, informationnels…) ; par le cinéma nous nous évadons, nous nous identifions à un imaginaire du fluide, nous planons ou ne cessons d’échapper à nos propres frontières. Il semble que la photographie en revanche nous assigne à résidence ; échouant par nature à montrer le mouvement, elle privilégie les moments, les scènes de genre, l’arrêt sur image, le temps immobile de l’intériorité ou de la mémoire. Elle peut aussi fortement cadrer ses représentations, circonscrites ou localisées dans un espace et un temps donnés. Or, n’est-ce pas ce qui arrive (négativement) aux migrants ? Tous habités d’une promesse de mouvement ou d’échappée, palpable dans leurs regards si intenses au moment du débarquement, ils vont peu à peu s’enliser parmi des chicanes administratives (les corridors barbelés de Moria à Lesbos) et dans la vie stagnante des « camps ». Les images saccadées, pré-cinématographiques de Maryvonne nous le rappellent : porteurs d’une promesse de passage fluide et d’images-mouvements, les arrivants échouent à arriver, leur mouvement est stoppé, leur vie cadenassée ou recadrée par d’autres. Ils n’accèdent pas à la grande écriture du cinéma, ils ne dépassent pas le petit cadre ou le micro-récit de la photo, ils s’échouent.

Une autre caractéristique, aussi technique qu’éthique de ces photos, c’est bien sûr le passage du plan large au plan serré ou rapproché sur les visages, ou sur les objets abandonnés qui jonchent la plage. Au début on ne voit qu’un bateau, posé sur l’horizon où la mer le malmène ; jusqu’au débarquement nous ne distinguons qu’une foule anonyme, indistincte de pauvres gens, métonymie banale de cette misère du monde qu’il n’est pas question, selon un mot devenu célèbre, d’accueillir toute… Mais voici que ce tout se fragmente, s’analyse. Bientôt un visage se détache, un acteur s’individualise, le geste d’une femme protégeant son enfant, la vocifération muette à l’écran d’un homme agrippant un boute et notre vue s’humanise, l’histoire nous concerne, il faut tendre une main secourable aux inconnus, rencontrer ces regards, leur rendre un sourire. La foule, une statistique chiffrant les milliers de migrants morts en mer émeuvent médiocrement ; la photo du petit noyé Aylan au corps abandonné sur une plage nous bouleverse, et fait le tour du monde…

Notre imagination est ainsi faite que notre compassion s’attache à des individus, à un destin personnel, alors que le collectif nous endort ; le nombre, la masse ne nous concernent pas. Quand, rappelle Finkielkraut, les nazis ouvraient les portes des wagons à l’arrivée aux camps, ils avaient soin de transformer leurs victimes en troupeaux d’animaux, pressés à coups de cravache pour en faire autant de marchandises à traiter, de « Stucken », sans jamais croiser un visage, un regard qui auraient pu réveiller en eux la conscience morale. Or le visage cadré par la photo excelle au contraire (et il faut bien sûr rappeler ici Lévinas mentionné par Yves Citton) à remuer notre conscience de partager la même humanité ; dans ses photos, Maryvonne étend ce sentiment d’humanité déchue et en souffrance aux humbles objets, sandales, anoraks ou gilets de sauvetage laissés épars sur la plage.

Ce dispositif technique du gros plan ou celui de l’arrêt sur image ont donc une force éthique, évidente dans « En vie ». Là où (par la force du nombre) une administration débordée trie les hommes comme des bestiaux, là où les frontières se ferment et entassent entre les rails du chemin de fer interrompu des familles désoeuvrées privées d’abri, il est essentiel de nous rappeler que ce que nous voyons quasi quotidiennement sur nos écrans n’est pas un flot mais une succession de destins poignants, de vies en quête d’aide et de salut. Le non-film de Maryvonne fait partie de ces gestes humanitaires très simples des Grecs qui, à Lesbos, tendent aux arrivants un bol de soupe, une tasse de thé chaud… La photographe leur rend leurs visages, une parcelle de leur identité ; et à nous, tentés de prendre toujours et partout la confortable attitude du spectateur, les saccades et les soubresauts de l’image rappellent que nous ne somme pas exactement au spectacle, ils secouent ce banc tranquille d’où nous contemplions la mer.

 

Avec le soutien du ministère de la culture et de la région Auvergne-RhôneAlpes dans le cadre de l’Appel à projet Mémoires du XXe siècle, du CHRD de Lyon, du cinéma Utopia d’Avignon, des Etats généraux des migrations, de l’université-Grenoble-Alpes (UMR LITT&ARTS)

Collection de collections / opus 02

Cette installation urbaine est réalisée grâce à la participation aléatoire de nombreux collectionneurs. Jeune ou vieux, riche ou pauvre, homme ou femme, la posture du collectionneur traverse en effet les milieux sociaux et les générations et c’est cette discordance symbolique qui apparaît ici fructueuse. La puissance poétique du résultat repose en effet sur cette hospitalité offerte à tous les collectionneurs souhaitant participer. Chacun apporte son monde, car la collection est souvent la cristallisation d’une obsession poursuivie avec opiniâtreté durant de longues années. Durant cette traque, chaque collectionneur a aiguisé son regard, approfondi la séduction intuitive des premiers objets réunis au profit d’un savoir de plus en plus raffiné au fil de l’accumulation de cette série d’objets, une fidélité accumulative qui lui impose de penser pour classer, hiérarchiser, échanger.

Ces imaginaires collectés sans souci hiérarchique sont ensuite inscrits à l’intérieur de cabinets de curiosité d’échelle urbaine installés en pleine rue. La Collection de collections repose sur la fertilité de l’inattendu, des relations dynamiques entre ces imaginaires hétérogènes rapprochés en voisinage. Le visiteur peut entrer dans la plupart des espaces afin de s’immerger dans chaque collection, reflets de l’originalité de chacune de nos vies.

Ces objets collectionnés sont en quelque sorte des générateurs ou des accélérateurs de conversation. En ce sens, la Collection de collections constitue une invitation à la promenade dans le foisonnement des imaginaires humains et des altérités. Espace d’hospitalité, cette collection de mondes propres régénère l’espace public en suscitant rencontres et échanges. Elle embrouille, dénoue et fluidifie les hiérarchies établies et couramment admises entre l’œuvre et la marotte, le grand art et l’art populaire, l’espace intime et l’espace public, le spécialiste et l’amateur. Elle propose de rendre visible et de faire circuler des paroles qui ne sont pas entendues, des pratiques qui ne sont pas attendues, des intuitions qui ne sont pas considérées.

C’est sur le front de la territorialisation d’un espace public organique que la Collection de collections apparaît porteuse d’une actualité. Car si aujourd’hui de nombreux citoyens apparaissent dépris des représentations politiques classiques, ils sont pourtant attentifs aux mutations sociales et urbaines contemporaines et participent quotidiennement de nouveaux agencements.

C’est un paradoxe momentané de notre époque : derrière l’apparence d’une attention flottante, d’un désintérêt pour la chose publique, une nouvelle citoyenneté est particulièrement active dans les réseaux sociaux numériques et transforme aujourd’hui l’Internet en espace public contributif, de mise en commun, d’échange, de mobilisation ou d’action alternatives. L’espace public classique semble délaissé, quand l’espace virtuel est désormais massivement investi par des sujets qui ressentent le besoin de s’approprier leur vie, de la prolonger en la donnant en partage, de l’accomplir et la ressourcer en lui donnant une présence élargie.
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