Une rétrospective

Maryonne Arnaud 2003 / Série Usages contemporains des temps libres

La revue local-contemporain a été créée à Grenoble en 2003. Elle sonde depuis 17 ans les pratiques locales ordinaires de la vie quotidienne qui s’imbriquent dans la foisonnante complexité des mutations du monde.

L’exposition vous invite à entrevoir les mille questionnements de ses complices associés. Une fenêtre réjouissante sur les usages vécus du territoire avec l’urbaniste François Ascher, l’artiste Maryvonne Arnaud, l’architecte Stefano Boeri, les philosophes Daniel Bougnoux, Bernard Stiegler et Yves Citton, le berger Bruno Caranguel, le sociologue Yves Chalas, les écrivains Patrick Chamoiseau, Antoine Choplin, Eugène Savitzkaya, les cinéastes Caroline Duchatelet, Éléonor Gilbert, les photographes Aneta Grzeszykowska, Roberto Neumiller, Mathieu Pernot, la paysagiste Ingrid Saumur, le compositeur Henry Torgue, l’anthropologue Guillaume Lebaudy, le performeur Abraham Poincheval, les inclassables Pierre Sansot, Jean Guibal, Michael Jakob, Alain Faure, ou Martin Vanier…

Maryonne Arnaud 2005 / Série Le précaire, questions contemporaines

En savoir plus : www.local-contemporain.net

Usages du monde

> Usages du monde

> musée Dauphinois

> les jeudi 15, vendredi 16 et samedi 17 octobre 2020

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Réservation indispensable

 

La quatrième saison de paysage>paysages aborde le paysage par le dépaysement. On se sent parfois dépaysé devant un paysage, sans pourtant parvenir à cerner ce qui nous déconcerte, nous désoriente ou nous égare dans ce qui se tient face à nous, irréductible à nos expériences antérieures. De nouvelles émotions prennent formes, encore chancelantes, fragmentaires, équivoques, qui pourront lentement gagner en consistance, se clarifier. Cette quête du dépaysement a été longtemps une expérience esthétique rare, une recherche d’harmonie méditative ou initiatique. Certaines figures vagabondes comme Victor Segalen ou Nicolas Bouvier furent véritablement poreuses, traversées par le monde et ont rédigé des carnets éblouissants sur ses usages possibles. Mais dans la plupart des récits de voyage, l’exotisme a évité l’expérience troublante de l’altérité. Le timbre-poste, la carte postale, la page de veille des écrans d’ordinateur ou le dépliant d’agence de voyage sont en quelque sorte les icones insouciantes et illusoires de cette banalisation du dépaysement. Les paysages lointains se sont imposés dans nos imaginaires comme des décors hors sol, débarrassés des lignes de forces dérangeantes qui les innervaient en profondeur.

Cette extraction du sol domine désormais nos vies, y compris dans la perception de notre voisinage proche. Notre cadre familier apparait aujourd’hui sans cesse « dépaysé », vacant, noyé dans une uniformisation planétaire. La déterritorialisation est devenue l’expérience dominante du monde contemporain. C’est une forme amplifiée, mais comme inversée, du dépaysement. Elle désaccorde le lieu à ses soubassements, aux usages et aux complicités accumulés au fil du temps, pour ne laisser subsister qu’une dépouille démembrée de paysage. Les lieux de l’industrie touristique, de l’industrie agricole, des hubs de transport et des plateformes offshore occupent les pays comme une armée étrangère, dans l’amnésie, l’ignorance, le mépris des appartenances. Ce sont des lieux clonés sur un modèle dont la plantation coloniale fut à la fois le précurseur et le prototype. Des lieux qui s’épanouissent aujourd’hui uniformément et qui assèchent pourtant les potentialités du monde et les usages dissidents…

Nous vivons dans l’illusion d’une forme paysagère stable, multipliable à l’identique, alors même que la métamorphose rapide de nos écosystèmes nous rappelle chaque jour la nécessité d’une amplification de nos capacités de perception sensibles. Le dépaysement pourrait être fécond si nous apprenions à régler notre attention sur de minuscules portions de pays. Un réduit de paysage qui peut se révèler un condensé d’une densité insoupçonnée, et dont l’observation attentive permet de déployer des virtualités infinies.

Philippe Mouillon, LABORATOIRE

PROGRAMME :

Pour cette saison 4, Ça Remue ! invente des connivences nouvelles, iconoclastes et ludiques, entre porteurs d’intuitions scientifiques, artistiques et vernaculaires pour questionner nos usages du monde et les réinventer.

  • Nos nécessaires complices sont siffleurs d’oiseaux, anthropologues, bergères et bergers, performeuses, philosophes, physiciens, écologues, chasseuses d’échos, de nuages, architectes ou paysagistes…
  • Trois jours durant, ils vont concentrer leur énergie pour nous aider à ne plus surplomber le monde mais à l’accueillir tel qu’il palpite,
  • Le site historique du musée Dauphinois est transformé en un intense millefeuille d’expérimentations autour de ses composantes invisibles, négligées ou silencieuses, pour faire émerger des usages plus appropriés du monde.
  • En intercalant performances en extérieur, débats et conversations publiques, ces journées multiplient les formes d’intelligences collectives, de partage et de transversalités des savoirs afin de gagner en lucidité.

USAGES DU MONDE 

TABLE RONDE PUBLIQUE 01 – MÉTAMORPHOSES : 

jeudi 15 / 10H > 13H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

(Introduction vocale de Marie-Pascale Dubé à 10H)

Autour de Nastassjia Martin, Marie-Pascale Dubé, Jean Bouscault et Johnny Rasse, Marie Chéné, Alexandra Engelfriet. « De plus en plus perméable, j’ai l’impression de prendre l’eau » résume Nastassja…. Ils sont artistes ou anthropologue, mais ils ont en commun de se tenir depuis l’enfance au bord de plusieurs mondes, les associant avec virtuosité par leurs capacités d’écoute, d’accueil, de traduction ou d’interprétation. Ils nous révèlent des voix enchevêtrées où l’humain et le non-humain dialoguent, des voix incertaines, fragiles, floues, déconcertantes, des résurgences obstinées qui nous offrent à percevoir comme une texture des premiers matins du monde ou à imaginer avec confiance les métamorphoses à venir du vivant.

TABLE RONDE PUBLIQUE 02 – ANIMALITÉS :

jeudi 15 / 14H30 > 18H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

(Introduction vocale de Jean Bouscault et Johnny Rasse à 13H45)

Autour de Pierre & Rémi Janin, Bruno Caraguel et Gilles Clément pour débattre de territoires attentifs aux formes vivantes et qui y puisent inspiration. Les frères Janin sont architectes, éleveurs et paysagistes. Ils utilisent le bétail ou les labours comme des vecteurs performants d’aménagement paysagé. Ils prennent en considération, dans le sens le plus puissant du terme, la nature environnante, la densité poétique du lieu, les êtres vivants qui le peuplent pour penser les spécificités territoriales. Bruno Caraguel dirige la Fédération des alpages de l’Isère et développe avec le LABORATOIRE le projet d’implantation d’un troupeau pérenne sur le campus universitaire réaffirmant la place des animalités dans les humanités, enfin le jardinier Gilles Clément propose des approches respectueuses et confiantes dans les initiatives spontanées de la nature. Les débats seront introduits par l’urbaniste Jennifer Buyck dont les travaux portent sur les liens entre villes, paysages et transitions urbaines.

TABLE RONDE PUBLIQUE 03 – ATMOSPHÈRES

vendredi 16 / 10H > 13H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

Le dépaysement est aussi un sujet politique et géopolitique. C’est sous l’angle des atteintes au paysage et aux saccages de nos milieux de vie que les artistes Douglas White et Anaïs Tondeur, la philosophe de l’art Catherine Grout, la géographe Anne-Laure Amilhat-Szary et l’anthropologue Marc Higgin nous invitent à débattre. Ils nous proposent de renouveler nos échelles et hauteurs d’observation, de resituer nos relations à l’horizon, notre manière d’être reliés au monde et à autrui, d’éprouver une co-présence vivante qui nous apporte la sensation d’un sol commun, dans son évidence et sa fragilité.

 

 

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LES CONVERSATIONS

vendredi 16 de 14H à 18H / Séchoir / musée Dauphinois Chaque heure, et durant une heure, les auteurs invités de la saison 4, artistes, chercheurs, porteurs de savoirs vernaculaires ouvrent un duo ou un trio en conversation :

  • 14H : Alexandra Engelfriet, Cino Viggiani, Joël Chevrier, Inge Linder-Gaillard
  • 15H : Jean-Pierre Brazs, Maarten van Eynde, Lucie Goujard
  • 16H : Nastassja Martin, Alain Faure, Daniel Bougnoux, Olivier Labussière
  • 17H : Rachel Gomme, Laure Brayer

 

INSTALLATIONS & PERFORMANCES :

Souvenirs de voyage  / Douglas White

du 15 octobre au 15 décembre 2020 / Parvis et espaces extérieurs du musée Dauphinois

Nous avions invité cet artiste anglais à s’installer durant plusieurs semaines dans un espace forestier pour mettre à jour les systèmes racinaires. Par soustraction minutieuse des couches d’humus, avec des outils et une méthodologie d’archéologue, Douglas révèle le réseau inextricable et les fragiles interactions, les complicités entre les différents arbres, arbustes, buissons, champignons qui tissent sous terre par des milliers de fils fongiques vivants, un tapis de câblages des mycorhizes reliant les arbres en gigantesques communautés.

Mais les contraintes sanitaires lui ont imposé une approche tout autre. Le mot dépaysement n’existant pas en langue anglaise, Douglas a collecté auprès des sociétés d’autoroute de la région des lambeaux de pneu abandonnés sur les bas-côtés qu’il tresse ensuite comme s’ils constituaient désormais, au même titre que les joncs, l’argile ou la pierre, la matière même du pays.

 

Portraits de ciel / Anaïs Tondeur

du 15 octobre au 10 novembre 2020 / Chœur des religieuses du musée Dauphinois

Un ballon sonde météo équipé d’un filtre à particules taquine chaque jour les nuages. Expédié dans l’atmosphère au voisinage du Mont-Aiguille, il collecte et documente les particules de carbone rencontrées. Ces particules sont ensuite extraites des fibres du filtre dans un bain d’ions afin d’être transformées en encre, puis celle-ci en tirages photographiques. Ainsi, le tirage de chaque photographie est réalisé à partir des particules de noir de carbone collectées le jour où l’image fut captée. Ici, le ciel n’est plus un élément sublime du paysage, détaché de nos vies, mais l’indice inquiétant d’une atmosphère précipitée dans une ère nouvelle.

Anaïs Tondeur
Fair Isle (Phare), 23 mai 2017, Niveau de PM2p5 dans l’air: 2,12 μg/m³, Tirage au noir de carbone

 

Le chant de l’aurore / Marie-Pascale Dube

PERFORMANCE VOCALE jeudi 15 à 10H, vendredi 16 à 12H / Chapelle ou Cloître du musée Dauphinois (Durée : 20 minutes)

Cette comédienne-performeuse s’exprime avec des sons formés depuis l’enfance, des sons qu’elle ne sait pas alors qualifier, des sons qui s’échappent de sa gorge en conservant la présence opiniâtre d’autres états et d’autres lieux du corps. Aspirations, râles, vibrations, halètements, souffles, rien dans ce chant ne ressemble à la voix étalonnée en Occident. Plus tard, Marie-Pascale Dubé saura que ces formes chantées ont déjà existées, dans les chants de gorge animistes nord-américain. Elle ira l’apprendre auprès d’une mentor Inuk, expérience qui changera non seulement sa vision de l’histoire de son pays natal, le Canada, mais bouleversera son histoire intime, sensible, son rapport à la nature et au cosmos. Son chant continue d’évoluer en elle, de la surprendre, de la dépasser et dessine sa propre ligne de temps.

 

Les chanteurs d’oiseaux / Jean Bouscault et Johnny Rasse

PERFORMANCE VOCALE jeudi 15 à 13H45, vendredi 16 à 13H / Cloître ou chapelle ou verger du musée Dauphinois (Selon la météo. Durée : 60 minutes)

Ces faussaires nous invitent à traverser le paysage, l’oreille attentive au moindre virtuose caché dans les sous-bois. Merle, grive musicienne, sittelle torchepot, fauvette à tête noire, pouillot véloce, mésange, rouge gorge…, ils parviennent à reproduire à l’identique chaque concertiste, lui répondre en improvisant une conversation éblouissante, renouvelée au fil de la marche avec les différentes espèces présentes ce jour-là sur le site.

 

Avec les arbres / Rachel Gomme

PERFORMANCE DANSÉE samedi 17 à 16H / Rendez-vous à l’entrée du musée Dauphinois (Durée : 30 minutes)

Cette performeuse aborde le paysage urbain par les arbres. Elle imagine une ville qui serait une forêt peuplée d’humains plutôt qu’une métropole décorée d’arbres. Elle compose de vastes échanges d’intimité en invitant chacun à s’appuyer sur leur silence et leur immobilité pour élargir notre perception des paysages, en utilisant le souffle individuel pour converger en une seule respiration collective.

 

À petite dose, ose… / Marie Chéné et Sophie Vaude

PERFORMANCE POÉTIQUE vendredi 16 à 11H, samedi 17 à 11H et 14H / Chapelle ou Cloître du musée Dauphinois (Durée : 15 minutes)

Poète et plasticienne, Marie Chéné joue avec les syllabes et les sons. Elle s’attache aux mots et aux fragments de phrases « déjà-là » ou « déjà écrits » pour mieux en souligner les richesses. Durant l’automne 2016, elle a repéré divers lieux d’écho en Isère à l’invitation de paysage>paysages. Puis elle a écrit pour les parois afin que l’écho complète ses phrases : “Cherchez le mur” complété par l’écho donne “ Cherchez le murmure ”, “ À petite dose ” devient “ À petite dose, ose ” et, dans un lieu où l’écho est plus long, “ Jamais l’étonnement ” se transforme en “ Jamais l’étonnement ne ment ”. Les paysages sont ainsi faits de mots, de noms propres ou communs, de phrases qui tentent de dire nos émotions. En duo avec la comédienne Sophie Vaude, Marie Chéné nous invite ici à tester les qualités acoustiques des murs du cloître et de la chapelle.

 

À côté du réel / de Rachid Ouramdane, interprété par Lora Juodkaite    

PERFORMANCE DANSÉE samedi 17 à 12H et 15H / Cloître du musée Dauphinois

Danseuse de longue date au côté de Rachid Ouramdane, Lora Juodkaite est reconnue pour sa pratique vertigineuse et exceptionnelle de la giration. Elle pratique ce tournoiement depuis l’enfance, comme un rituel quotidien qui la transporte dans un état second. Ce mouvement intrigant et hypnotique plonge le spectateur dans un état particulier qui l’invite à redécouvrir et contempler le lieu sous un angle inconnu. De cette expérience troublante, jaillit une complicité, une intimité intense avec ce qui traverse cette femme.

 

Intensité des nuages / Philippe Mouillon    

DÉRIVE POETIQUE les 15, 16, 17 octobre / Cloître du musée Dauphinois

Contempler les nuages est une activité offerte à tous, et qui n’exige que de l’attention, de la sensibilité et de la patience. Pour s’y livrer, il vaut mieux attendre une météo capricieuse et incertaine. On peut jouer à plusieurs, en s’accoudant par équipe à chacun des puits jumeaux du cloître, puis en comparant à voix basse les figures extravagantes apparues dans chacun des reflets. On peut aussi jouer seul, en plongeant son regard afin de contempler le ciel gisant sous terre comme une promesse.

 

Fabularium / Hélène Michel   

PERFORMANCE POÉTIQUE les 15, 16, 17 octobre / Montée Chalemont et les extérieurs du musée Dauphinois

Ce dispositif invite le passant à écrire une lettre d’amour, de regret ou de rupture au paysage. Mais si c’est une rupture, est-ce alors un dépaysement ? Installés en plein air, ce bureau mobile et sa machine à écrire offre un moment protecteur au participant pour porter son attention sur un détail du paysage. Ces lettres qu’elles soient émouvantes, laconiques, drôles ou crues seront autant de signaux sensibles d’un paysage réinterprété.

 

Babel / Jord Galí et la compagnie Arrangement provisoire

PERFORMANCE DANSÉE samedi 17 à 17H  / Parvis du musée de Grenoble (Durée : 50 minutes)

BABEL c’est une tour de 12m de haut, une utopie assemblée puis manipulée par 25 personnes en direct sous l’œil des spectateurs. De son élévation à sa dépose, la tour se fait l’écho du groupe au sol, traduit la qualité des relations présentes. Une œuvre d’ensemble, puissante et fragile, intime et monumentale.

> Pour vous inscrire si vous souhaitez participer à cette création participative qui se déroule sur deux week-ends, au cours desquels les participants sont invités à partager un processus de création : contact@lepacifique-grenoble.com

 

Télécharger le programme

 

Ça remue / usages du monde est une initiative de LABORATOIRE réalisée avec les soutiens de l’Idex Univ. Grenoble Alpes, le Département de l’Isère, la Fondation Carasso sous l’égide de la Fondation de France, en collaboration avec les laboratoires PACTE, LECA, CRESSON, LARHRA, MSH-Alpes, CNRS, la Fédération des Alpages de l’Isère, le Pacifique, le CCN2, local-contemporain, l’ESAD.

Les promesses de l’incertitude

  • Sous la double impulsion de Ségolène Marbach, Directrice éditoriale des PUG et de Alain Faure, Directeur de recherche CNRS en science politique, une collection intitulée « le virus de la recherche » d’ebooks écrits par des chercheurs, toutes disciplines confondues, aborde à chaud cette expérience inédite du confinement et de la pandémie Covid-19.

 

  • En réponse à cette invitation, Philippe Mouillon explore les promesses ouvertes par cet état du monde : “Ce temps de confinement nous offre une rare occasion de nous emparer de ces outils – l’échelle, le geste, le temps et l’attention – de les aiguiser, et d’oeuvrer” : les-promesses-de-l’incertitude

     

    Tous les textes sont édités en version numérique, accessibles en ligne et téléchargeables gratuitement : « Le virus de la recherche » 

    (Et pour accompagner votre lecture, cette grive musicienne virtuose enregistrée à la tombée de la nuit…) 

 
 
 

Le dépaysement

On se sent parfois dépaysé devant un paysage, sans pourtant cerner ce qui nous déconcerte, nous désoriente ou nous égare dans ce qui se tient face à nous, irréductible à nos expériences antérieures.

> Le dépaysement fut longtemps le privilège du voyageur, puis du touriste occidental. Si des figures vagabondes comme celle de Victor Segalen ou de Nicolas Bouvier furent véritablement poreuses, traversées par le monde, la quête d’exotisme masqua le plus souvent l’absence d’une véritable volonté d’expérience de l’altérité. Le timbre-poste, la carte postale et le dépliant d’agence de voyage en furent en quelque sorte les icones. Le paysage exotique n’est alors qu’une simple fiction, un décor illusoire débarrassé des lignes de forces radicales qui l’innervent en profondeur.

> Pourtant, la désorientation de celui qui demeure et travaille au pays mais constate combien celui-ci n’est plus familier, comme « dépaysé » lui aussi, vacant, noyé dans une uniformisation planétaire est une expérience dominante du monde contemporain. La déterritorialisation, forme inversée du dépaysement, désaccorde le lieu à ses soubassements, aux usages et complicités accumulés au fil du temps. Les lieux de l’industrie touristique, de l’industrie agricole, des hubs de transport et plateformes offshore occupent les pays comme une armée étrangère, dans l’amnésie des appartenances.

> On peut pourtant se dépayser profondément dans son voisinage proche, dans la solitude d’une longue traversée en forêt, devant la démesure de la haute montagne, ou plus simplement en se déconnectant des réseaux numériques et téléphoniques. Le paysage se métamorphose alors par la simple connivence aiguisée avec la poétique du lieu et des êtres vivants qui le peuplent.

Les propositions artistiques présentées durant cette quatrième saison de paysage>paysages explorent ces différentes facettes du dépaysement, au fil d’expériences de plein air, déclinées dans les parcs publics, les piscines, les lacs, les alpages, les refuges….

Voici quelques-unes des rencontres à venir…

  • L’artiste anglais Douglas White s’installera durant plusieurs semaines pour mettre à jour les systèmes racinaires de quelques arbres. Par soustraction minutieuse des couches d’humus, avec des outils et une méthodologie d’archéologue, Douglas révèle le réseau inextricable et les fragiles interactions, les complicités entre les différents arbres, arbustes, buissons, champignons qui composent ce sous-bois. Les observations scientifiques les plus récentes rejoignent ici les savoirs vernaculaires anciens des forestiers et l’intuition de l’artiste : chaque arbre repose sur un monde souterrain de collaborations infinies et d’alertes entre espèces différentes qui échappe à l’observation humaine et reste bien souvent négligé. Pourtant, tissés ensemble sous terre par des milliers de kilomètres de fils fongiques vivants, les arbres se nourrissent et se guérissent l’un l’autre. Le tapis de câblages des mycorhizes relie les arbres en gigantesques communautés intelligentes qui peuvent s’étendre sur des centaines d’hectares.

Enracinés de Douglas White, au musée Dauphinois / la ferme

  • Avec sa sculpture Pinpointing-progress, installée en majesté dans le parc du Domaine de Vizille, Maarten Vanden Eynde prend appui sur le célèbre conte des frères Grimm « les musiciens de Brême » dans lequel un âne, un chien, un chat et un coq décident de s’entraider pour survivre. Montant les uns sur les autres, ils obtiennent une silhouette animale monstrueuse et braillent à tue-tête pour effrayer leurs ennemis. Mais les animaux cèdent la place ici à nos outils de communication qui s’empilent les uns sur les autres au fil des vagues d’innovation technique, désirables quelques si brèves années, avant de se muer en déchets. Cet amoncèlement joyeux et cocasse nous invite à partir en vacances, ou à oser un pas de côté. Traversé de part en part par une épingle de 10 mètres de haut, comme un gigantesque insecte fixé au sol, cet assemblage incongru nous suggère les bienfaits du désordre et de l’irrévérence….

Pinpointing-progress de Maarten Vanden Eynde, parvis du chateau de Vizille

 

  • Jean-Pierre Brazs utilisera pour son installation intitulée Pourquoi ici ? les codes visuels de la signalétique routière…, mais alors que les panneaux devraient indiquer des interdictions, des dangers et des directions, ils signalent ici de nouveaux points remarquables à notre attention – les nuages, les truites farios ou la ligne d’horizon…. Dans un de ses « contes paysagers », Jean-Pierre Brazs a imaginé que les mots nécessaires pour désigner le paysage s’effaçaient des livres des bibliothèques rendant impossible l’émotion de la lecture et sans objet la contemplation du paysage. Le mot « Cime » avait disparu, tout comme « ravin », « vallée », « combe » et « pâturage ». Ce fut une catastrophe. Des pans entiers de textes littéraires, de carnets de voyage et de comptes rendus d’études se liquéfiaient en d’incompréhensibles et plates phraséologies. Mais au fil de la ViaRhôna, les mots et les signes sont là pour perturber provisoirement notre rapport au lieu.

Pourquoi-ici de Jean-Pierre Brazs / Isle de la Serre

 

  • La céramiste Alexandra Engelfriet lutte avec la matière durant de vastes corps à corps comme cette tranchée de 40 mètres ouverte à la pelle mécanique puis transformée en four pour cuire à 1300 degrés en continu durant 6 jours et 6 nuits une céramique de 30 tonnes, ou ce bain tellurique de matière crue dans lequel elle disparait, pour conjurer la vanité de l’existence humaine, sans autres outils qu’elle-même dans une forme de transe qui conservera son empreinte dans la matière, meurtrie et sensuelle, abandonnée sans retouche ni remord. Invitée à s’inscrire au fil de l’Isère sur le site du campus de Grenoble, elle explorera la mémoire géologique du site.

Alexandra Engelfriet à l’oeuvre durant la réalisation de “tranchée”

  • L’implantation par la Fédération des Alpages de l’Isère d’un troupeau de plusieurs centaines d’animaux sur le campus universitaire n’est pas destinée à tondre de l’herbe en remplaçant les tondeuses à gazon ! Cette initiative souhaite contribuer à redonner une assise sensible aux citoyens, enfants et adultes qui vivent dans la métropole grenobloise, en affirmant la nécessaire présence des animaux dans la cité, et de ceux qui les élèvent, comme une pédagogique nécessaire pour aborder le monde qui vient. Nous inviterons notamment le berger Laurent Four à transmettre à tous comment entrer en complicité et à dialoguer avec les animaux, ainsi que les frères Janin, qui sont architectes, éleveurs, paysagistes et utilisent le bétail comme un vecteur performant d’aménagement paysagé, à partager comment mieux prendre en considération, dans le sens le plus puissant du terme, la nature environnante pour penser le lieu.

 

Dialogue avec un troupeau, conduit par le berger Laurent Four

 

Découvrir un article sur art catalyse de l’été 2020

 

 

L’édition : paysage-animal

Alors que nous sommes témoins de l’effondrement des populations animales, il nous semble urgent et nécessaire de mettre en lumière la part animale de l’humanité.

L’humanisation du monde a prospéré en asservissant les autres espèces, jusqu’à oublier l’enracinement animal de nos sensations et de nos émotions, cette lointaine complicité dont témoignent les peintures des grottes de Lascaux ou celles de Chauvet. Sauvages ou domestiqués, les animaux ont élargi notre conscience et nos perceptions, et ce serait une régression épouvantable d’accepter un monde partagé entre l’industrialisation des animaux « utiles » et un désert écosystémique généralisé.

Pour que l’humanité n’échappe pas aux êtres humains, il nous faut recomposer les sociétés humaines afin de faciliter le déplacement, le séjour et l’épanouissement des animalités, c’est-à-dire assembler des enchevêtrements de rythmes et de trajectoires qui ne se plient pas seulement aux intérêts et aux projets humains. Car les animaux participent à l’équilibre de nos sociétés par leurs travaux, leur affection, l’irréductibilité de leurs comportements.

En associant les savoirs et les sensibilités de bergers, artistes, éleveurs, philosophes, anthropologues, éthologues, géographes…, paysage-animal dessine les contours d’une relation plus intense et équilibrée entre les êtres vivants partageant une même terre.

Dialogue avec un troupeau / Laurent Four dans le cadre de
Ça Remue !

 

Sommaire du numéro :

  • Mode d’emploi Alain Faure
  • Paysage-animal Philippe Mouillon
  • Humus humanité Daniel Bougnoux
  • Didactiques de l’accordage affectif pour temps d’effondrement Yves Citton
  • Enchanté par le troupeau Inge Linder-Gaillard
  • Un troupeau sur le campus, pour quoi faire ? Bruno Caranguel
  • Pâturer les champs de la connaissance Guillaume Lebaudy
  • Animaux au travail Jean Estebanez
  • L’université intégrée, une symphonie pastorale Jean-Charles Froment
  • Affleurer le paysage Olivier de Sépibus
  • Un monde d’insectes Laurence Després
  • Transmettre des émotions Katia Després et Gael Sauzeat
  • Gonepteryx Rhamni Caroline Duchatelet
  • Tentatives d’approches d’un point de suspension  Yoann Bourgeois
  • De l’humeur des araignées Conversation avec Abraham Poincheval
  • Les textures du temps Jordi Galí
  • Des places pour le vivant Conversations avec Victoria Klotz
  • Mémoire d’eau Conversation avec Cyrille André
  • Animisme et wilderness Nastassja Martin
  • Paysages humanimaux Coralie Mounet
  • Entre chiens et loups Conversation avec Antoine le Menestrel
  • Migrateurs Antoine Choplin
  • Le vivant, les sons et le territoire Henry Torgue
  • Conditions animales Maryvonne Arnaud
  • Pour une ville où les murs piaillent et chantent Milena Stefanova
  • Atlas des mondes de chacun Philippe Mouillon
  • Perdu pigeon blanc Conversation avec Alban de Chateauvieux
  • Les animés Conversation avec Alexandra Arènes

 

Ont contribué à ce numéro : Cyrille André, Anne-Laure Amilhat Szary, Alexandra Arènes, Maryvonne Arnaud, Jean Boucault, Daniel Bougnoux, Yoann Bourgeoi, Laure Brayer, Bruno Caraguel, Alban de Chateauvieux, Antoine Choplin, Yves Citton, Laurences Després, Katia Després, Caroline Duchatelet, Jean Estebanez, Laurent Four, Jean-Charles Froment, Jordi Galí, Soheil Hajmirbaba, Catherine Hannï, Victoria Klotz, Béatrice Korc, Olivier Labussière, Guillaume Lebaudy, Inge Linder-Gaillard, Nastassjia Martin, Antoine le Menestrel, Jérôme Michalon, Philippe Mouillon, Coralie Mounet, Abraham Poincheval, Johnny Rasse, Gael Sauzeat, Milena Stefanova, Olivier de Sépibus, Henry Torgue.

Images originales de : Cyrille André, Jean-Pierre Angei, Alexandra Arènes, Maryvonne Arnaud, Friedrich Böhringer, Marianne Elias, Olivier Garcin, Sonia Levy, Vita Manak, Fred Massé, Stéphanie Nelson, Olivier de Sépibus

 

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