Art et espace public aujourd’hui

Alors que la résistance ukrainienne renverse à Kiev la statue dédiée à l’amitié entre les peuples russe et ukrainien, des artistes et intellectuels roumains se demandent comment renouveler radicalement la présence artistique dans l’espace public de Bucarest.

Ici comme ailleurs, le rouleau compresseur de l’imaginaire marchand domine l’espace public, mais la ville est un palimpseste complexe composé tour à tour par les imaginaires byzantins puis orthodoxes, les occupations austro-hongroises puis soviétiques, la fréquence des tremblements de terre, l’état d’abandon d’édifices dont les propriétaires ont disparu lors des catastrophes du XXe siècle, et aujourd’hui par l’Eldorado débridé de l’économie mondialisée.

Dans ce contexte, sur quelle légitimité s’appuyer ? Comment prendre la main sans attendre ? Comment régénérer l’espace public en l’ouvrant aux initiatives transversales ? Comment mettre en commun les divergences d’interprétation du monde ? Comment contribuer à l’autonomie des individus ? Comment revivifier ? Comment accueillir les pensées dissidentes, les poétiques, les innovations sociales ?

L’initiative conduite par Edmond Niculusca (ARCEN) et soutenue par l’Institut Français de Bucarest associe les artistes Pisica Patrata, Dan Perjovschi, Cristian Neagoe, l’architecte-urbaniste Monica Sebestyen et l’ancienne ministre de la culture Corina Suteu, experte internationale en politiques culturelles innovantes.

Le travail du lieu

  • multitudes – revue politique artistique philosophique, publie ce printemps 2022 son numéro 86 intitulé Le territoire, une affaire politique
  • Territoire ! Le mot claque comme un drapeau, il est adulé ou soupçonné. Son double pluriel, les territoires, est phagocyté par la campagne électorale. Qu’en est-il de cet objet politique ? Ce numéro tente de l’objectiver, de l’extraire des catégorisations pour donner à voir ses diversités, ses interdépendances, sa profondeur historique, ses ressources. Les agirs spatiaux comptent, et gagneraient à orienter l’action publique et les formes démocratiques. « L’esprit des lieux » inspire l’artiste, définit les milieux à préserver, imprègne nos affects. On vit tous « l’effroyable douceur d’appartenir ».
  • En réponse à cette invitation, Philippe Mouillon développe dans ce numéro l’idée que le travail du lieu est simplement un travail de passeur qui facilite les résurgences de temps et leur acclimatation sociale :

« Le poète, l’artiste, le jardinier ou l’architecte (et tant d’autres, habités de temps profonds) peuvent travailler un lieu en assemblant soigneusement une certaine qualité d’air, de lumières, de vents dominants, en dosant les minéralités, en synchronisant la rencontre entre des individus, une époque, des temporalités et l’enchevêtrement des écosystèmes terrestres… afin de cristalliser une humeur, une atmosphère impalpable, une intensité particulière qui nous porte et nous invite à vivre. 

D’un site à l’autre, mais aussi d’une époque à l’autre des sociétés humaines, d’une étape à l’autre de notre existence propre, les lieux forment la matrice de notre sensibilité et de nos comportements. Ils sont lieux plutôt que rien en ce qu’ils nous apaisent, nous consolent, nous consolident, nous rassemblent, nous relient, nous grandissent. Ils s’inscrivent en rupture avec l’uniforme simplifié de l’abstraction territoriale pour ouvrir en nous un présent décanté de l’instant, où les présences et les absences demeurent, entrelacées sans fin ». 

 

Rencontres ArTeC

  • L’École Universitaire de Recherche ArTec a pour vocation de favoriser les articulations originales entre recherche et formation supérieure (master, doctorat) entre création artistique, cognition et technologies numériques, entre humanités, ingénierie, design et sciences sociales, entre campus universitaires, institutions culturelles, activismes associatifs et entreprises privées. Elle repose sur un partenariat avec un large ensemble d’institutions universitaires et culturelles : BNF, Centre Pompidou, Archives Nationales, Gaité-Lyrique…. Le champ de recherche concerné est circonscrit par son intitulé : Arts, Technologies, numériques, médiations humaines et Créations. L’art, la création et les technologies apportent une dimension particulière de questionnement et d’ouverture aux enjeux fondamentaux des médiations humaines, sur le plan culturel, social et politique. Les créations artistiques constituent ici à la fois des terrains et des méthodes privilégiés pour mieux comprendre les enjeux des mutations en cours. Ce rendez-vous associe étudiant.e.s, enseignant.e.s, chercheur.e.s, artistes et curieux.ses, pour tenter de projeter des imaginaires futurs, au-delà des formes instituées.
  • Le Conseil Externe de l’ArTeC se compose de Maryvonne Arnaud, artiste, animatrice du Laboratoire à Grenoble et de la revue local.contemporain ; Noel Fitzpatrick, professeur de Philosophie et esthétique et doyen de la Graduate School of Creative Arts and Media (GradCAM) affiliée à la Technological University Dublin, Irelande ; Alain Fleischer, artiste, directeur Le Fresnoy, Lille ; Benoît Hennaut, directeur de l’École nationale supérieure des Arts visuels de La Cambre, Bruxelles, Belgique ; Philippe Mouillon, artiste, animateur du Laboratoire à Grenoble et de la revue local.contemporain ; Marie-Hélène Pereira, directrice des programmes de la Raw Material Company, Dakar, Sénégal ; Catherine Quéloz &  Liliane Schneiter, professeures en histoire de l’art, ex-directrices du programme CCC d’études critiques curatoriales cybermédias de la HEAD, Genève et coordinatrices de la Plateforme Indépendante de Recherche et de Pratique Doctorale (IRPDP) en Suisse.Chacun d’entre eux est sollicité pour réagir, imaginer, interroger, se projeter à partir des formes imaginaires nouvelles proposées, plus ou moins émancipées des références dominantes, des postures correctes, des horizons autorisés, nécessaires ou soutenables.

Voici un extrait des notes de Philippe Mouillon en réponse à cette sollicitation :

Faut-il prendre un chien ? s’interrogeait Alain Damasio en nous présentant l’École des vivants, ce lieu de trans-formation polytique qu’il installe actuellement aux environs de Sisteron. C’est une question qui traverse l’humanité depuis le néolithique. Faut-il prendre un chien ? Oui, si nous voulons protéger le domestique du sauvage, Non, si nous ne voulons pas bouleverser les écosystèmes présents au-delà de la Domus. Ce scrupule pour les équilibres extérieurs fut rare dans l’histoire de l’humanité. Nous avons même envoyé sans vergogne des chiens en orbite autour de la Terre, c’est-à-dire sans nous accorder avec eux sur la mission, estimant sans doute qu’ils n’avaient pas l’expertise suffisante. Pourtant, si nous acceptions parfois de nous déprendre, alors nous ne prendrions pas de chien, mais un chien pourrait nous prendre. Nous pourrions lui proposer d’associer nos horizons, comme le font les bergers pour lesquels le chien est comme une prolongation hybride de la main, ou comme ces paysans-chasseurs étudiés par l’ethnologue Charles Stepanoff[1] et qui se disent possédés par la terre, l’arpentant en tentant de se placer d’un point de vue qui s’échappe, celui du lièvre ou du sanglier, ce qui nécessite d’intégrer en soi la perspective du chien. Ces zones floues contrariant les distinctions nécrosées entre nature et culture, humanité et animalité, intriguaient déjà Xénophon[2].  Il pourrait être utile de se les réapproprier pour aborder moins naïvement notre nouvelle condition terrestre.

Car nos références communes sont hélas, simplement, les références dominantes. La colonisation des imaginaires par les stars de la finance, dont les collections d’art contemporain rythment désormais les calendriers culturels, et par les oligopoles du numérique, dont la capitalisation financière infinie est sans équivalent historique, nécessite de convoquer des approches plus incorrectes comme le fait le philosophe Jaime Vindel[3] lorsqu’il parle d’esthétique fossile[4] en mettant en évidence les liens de dépendance et de complicité entre les imaginaires du progrès industriel et les intérêts des multinationales de l’extraction pétrolière et gazière. Nous pourrions en ce sens parler aujourd’hui d’une esthétique du clic et proposer, en réplique, d’entamer la formation universitaire par une décarbonisation des imaginaires afin de parvenir à faire chorale, chant commun, car il n’existe sans doute pas d’autre horizon soutenable.

Mais au-delà des chiens, les écosystèmes sont perturbés par les avions de chasse, comme nous le rappelle le bioacousticien Bernie Kraus observant combien les crapauds ont besoin de chanter en chœur, de faire chorale[5], pour échapper à leurs prédateurs et séduire leur âme sœur. Cet accordage du chœur des crapauds nécessite environ 45 minutes, cruellement déchiré par le passage du mur du son des avions militaires qui ruine ainsi les efforts de chant à l’unisson et permet aux prédateurs de les déguster goulument.

Derrière son apparence ludique, l’industrie numérique est une industrie de chasseurs, particulièrement gourmande de financements militaires. Dans son Bestiaire de l’anthropocène[6], Nicolas Nova nous signale que certaines armées entrainent des rapaces à intercepter des drones. D’autres, ou les mêmes, invitent des auteurs de science-fiction à imaginer des menaces sournoises car inattendues. Nous pourrions proposer, en réplique, de compléter la formation universitaire par une sensibilisation aux menaces, à nos aveuglements collectifs devant les prédateurs.

Mais la leçon principale de l’exposé de Nicolas Nova reste la recherche obstinée du contexte. Notre nouvelle condition historique nous impose de sortir à marche forcée de notre sphère climatisée et décontextualisée, notre immense Domus anthropisé, pour penser et panser les conséquences de cette situation nouvelle. Les externalités ne sont plus là où nous les imaginions et nous semblent devenues toxiques. Nous pourrions proposer, en réplique, de poursuivre la formation universitaire en entrainant à la perception d’indices furtifs, principalement situés hors du Domus académique, puis à leur amplification et mise en perspective en intégrant la perspective du chien, ou celle du réparateur de smartphone[7] ou de toute autre altérité, c’est à dire en acceptant de nous déprendre pour accueillir et méditer les divergences dynamiques discrètes.

Enfin, j’ai encore en mémoire la joie vécue en découvrant les Voices of rain forest recueillies par l’ethnomusicologue Steven Feld[8], ces merveilleux chants d’oiseaux et de bestioles diverses qui sont, pour la communauté des Bosaviens habitant en forêt tropicale de Papouasie-Nouvelle-Guinée, non pas l’expression des écosystèmes mais les chants nocturnes des ancêtres. Et j’ai songé alors au poids considérable de la tradition du Jugement dernier dans nos sacs à dos d’européens imprégnés de monothéisme. Comme ce doit être bon et apaisant d’écouter les ancêtres twitter la nuit ces gazouillements extravagants. Non pas pour vivre en innocence, mais pour gagner en intensité. Les expériences de désorientation proposées par Yves Citton et l’équipe ArTeC, en sortant des programmes établis de transmission des savoirs, butent évidemment sur la difficulté de repenser la légitimité et les méthodes comptables de cette pesée des âmes qui achève chaque année universitaire, mais elles œuvrent cependant en nous, élargissant nos capacités d’échappée aux orthodoxies ambiantes.

[1] Charles Stépanoff L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage Ed la Découverte 2021

[2] Xénophon L’Art de la ChasseLes Belles Lettres, 1970

[3] Jaime Vindel  Estética fósil.Imaginarios de la energía y crisis ecosocial Ed Arcadia (Barcelona) 2020

[4] https://modernidadesdescentralizadas.com/projets/esthetique-fossile/

[5] Cité par Pascale de Senarciens et Ella Gouet, étudiantes du master ArTeC

[6] Nicolas Nova A Bestiary of the Anthropocene: On Hybrid Minerals, Animals, Plants, Fungi Ed Onomatopee 2021

[7] Nicolas Nova Dr. Smartphones: an ethnography of mobile phone repair shops, 2020

[8] Cité par Jonhatan Larcher (post-doctorant ArTeC) et Damien Mortier

 

Dépaysements

On se sent parfois dépaysé, sans pourtant parvenir à cerner ce qui nous désoriente dans ce qui se tient face à nous, irréductible à nos expériences précédentes. De nouvelles émotions prennent forme, encore chancelantes, fragmentaires, équivoques, qui pourront lentement gagner en consistance, se clarifier. Cette quête du dépaysement a été longtemps une expérience esthétique rare, une recherche méditative ou initiatique.

Mais depuis douze mois, nous vivons dépaysés tout en restant sur place. Comme si le sol sous nos pieds avait perdu de sa consistance habituelle. Notre cadre de vie semble désaccordé à ses soubassements, à nos usages les plus courants et aux complicités accumulées au fil du temps.

Devant cette alerte, il nous a semblé utile d’inviter à la rescousse des visions iconoclastes et ludique lors du cycle de performances artistiques et intellectuelles Ça Remue ! fin octobre dernier.

Nos complices sont siffleurs d’oiseaux, jardiniers, architectes, anthropologues, bergères et bergers, performeuses, philosophes, physiciens, écologues, capteuses d’échos, d’aubes ou de nuages, poètes et paysagistes…. Ils ébranlent nos perceptions habituelles des SOLS, des CORPS, de l’ATMOSPHÈRE pour faire émerger des usages plus appropriés du monde.

Local-contemporain publie cette somme d’intuitions rares sous le titre dépaysements. Nous sommes heureux de partager en avant-première avec vous ces quelques extraits :

EXTRAIT DU SOMMAIRE :

Alexandra Engelfriet : CORPS À CORPS

Au-dessous de la couche dominante de la pensée s’ouvre, couche après couche, un continent qui ne peut être exprimé en mots, mais seulement expérimenté. En pénétrant ces couches profondes se produit un phénomène merveilleux qui, au fond de moi, m’ouvre au monde, à une réalité plus entière. L’argile est cette réalité primordiale, antérieure au langage.

Johnny Rasse : DEVENIR INVISIBLE

Entrer en conversation avec un oiseau nécessite de se rendre totalement disponible et façonnable puisque mon corps, ma voix et mes résonateurs devront se redessiner pour accueillir ce chant. Mais cela procure un sentiment profond de plénitude et d’unité avec ce qui m’entoure. Je crois avoir cherché durant toute ma vie, et surtout durant mon enfance, l’ivresse de ce moment.

Catherine Grout : RESPIRER AVEC LA TERRE ET LE CIEL

Si nous nous caractérisons en tant qu’homo sapiens par notre verticalisation, nous ne tenons pas debout de manière tranquille. Nous sommes en relation avec tout ce qui nous entoure dans cette liaison gravitaire et anti-gravitaire terre-ciel avec un échange de forces et d’énergies. Notre relation à l’horizon n’est pas non plus tranquille. Ni aux nuages d’ailleurs.

Maryvonne Arnaud : LE PAYSAGE PREMIER

Pourra-t-on un jour revivre de paysages ? Pourra-t-on survivre de paysages ? Est-ce que les gestes d’accueil, les voix hospitalières, les odeurs, la douceur du soleil réveilleront le paysage ? Est-ce que les regards des enfants nés ici ou là, sans sol, nés entre, nés nulle part raviveront le goût du paysage ? Ces enfants qui ne savent pas le paysement, deviendront-ils des passeurs de paysages ?

Gilles Clément : UNE INVERSION DES PAYSAGES

Reprocher à une plante ou à un animal d’être là alors qu’il vient d’ailleurs, c’est ne rien comprendre à la réalité comportementale du vivant. Nous sommes soumis à un modèle culturel cloisonné, avec une vision fixiste totalement bloquée, où il n’y a pas d’issue. Cela traduit une incompréhension des mécanismes ordinaires de la vie et de l’évolution.

Daniel Bougnoux : DÉCOÏNCIDER

Nos vies se jouent à coups de dés : dé-paysement, dé-centrement, dé-localisation, départs… Nous sommes des êtres de désir et ce désir nous déchire, nous disloque, nous exile de tout paysage ou pays.

Bruno Caraguel : LA REMUE

Nous ne referons pas les villes, mais nous pouvons les rendre perméables aux vivants. C’est le choix d’un émerveillement qui n’est ni nostalgique ni passéiste, mais prospectif et innovant.

Pierre Janin / Thomas Mouillon :OBSERVER LES SOLS SOUS NOS PIEDS

Ancrage et nomadisme, rural et urbain, local et territorial, intellectuels et manuels, nous nous inscrivons dans le temps agricole des estives, le temps de la transhumance qui reste un formidable modèle..

Anaïs Tondeur : UNE TRANSPARENCE TROMPEUSE

Le Parlement des nuages transforme la salle d’exposition en prétoire. Un prétoire silencieux, comme en attente de verdict, où ce sont les nuages qui semblent devenus les témoins à charge, où ces entités transparentes sont reconnues pour leur place au cœur de l’équilibre du monde, garant du maintien de la respiration des corps.

Henry Torgue: LA GRANDE ÉCOUTE DU MONDE

Le bain sonore qui immerge nos vies ne se réduit pas à un habillage acoustique plaqué sur le paysage visuel. Dès le ventre de notre mère, l’ouïe est l’un de nos sens actifs pour appréhender le monde.

Jean-Christophe Bailly : BREF RETOUR SUR UN TITRE

Aussitôt que nous sortons du cercle de nos déplacements quotidiens, nous nous disposons à être dépaysés, projetés dans un autre espace et d’autres espacements, dans la position de l’apprenti qu’en fait nous ne devrions jamais abandonner.

Marc Higgins : LES SOUVENIRS DE VOYAGE DE DOUGLAS WHITE

Les Palmiers noirs de Douglas White sont au croisement de deux logiques jumelles d’exploitation intensive et aveuglée du monde. Ils nous invitent à nous allonger à l’ombre de la mondialisation touristique et de la domination de nos imaginaires. Ils ne contiennent aucun espoir.

Marie Chéné : TOUT AJOUT JOUE

L’écho nous renvoie, totalement ou en partie, ce qu’on lui a envoyé, et c’est comme s’il nous le redonnait tout neuf, comme s’il nous le faisait véritablement entendre. On lui propose un petit germe de langage et, d’un coup de revers, il vous fait la phrase complète.

Anne-Laure Amilhat-Szary : MOURIR DE PAYSAGE

Il n’est plus possible de contempler des lumières côtières sans penser aux drames migratoires qui traversent ces mêmes paysages.

Marie-Pascale Dubé : CETTE IMMENSITÉ RESSENTIE…

Plus je chante, plus j’ai le sentiment de revenir à quelque chose de déjà là et qui me surprend, qui ouvre et réveille des émotions déjà présentes en moi. Une pulsion de joie et une souffrance. C’est de l’ordre de la guérison. Je ne suis ni chamane ni guérisseuse, mais je sens qu’en moi, le chant me guérit.

Lora Juodkaite, Rachid Ouramdane : À CÔTÉ DU RÉEL

Pour moi, la giration reste une pratique quotidienne très simple. Ma conscience s’abandonne, je m’incline, et j’en suis reconnaissant. C’est peut-être pour cela que ce mouvement demeure en moi.

Jean-Pierre Brazs : LE MONDE EST D’UN USAGE DÉLICAT

Rien ne pouvant vraiment exister sans être dit, les mots du paysage ont une place à prendre, y compris dans le paysage lui-même.

Hervé Frumy : UNE NUIT SUR L’INACCESSIBLE

Un bivouac sur le mont Aiguille, vaincu le 26 juin 1492 par volonté royale. Accompagné de plusieurs corps de métier, Antoine De Ville y restera une semaine, le temps de dire une messe et de poser trois croix.

Ça Remue ! est une initiative de LABORATOIRE réalisée avec les soutiens de l’Idex Univ. Grenoble Alpes, du Département de l’Isère dans le cadre de paysage>paysages et de la Fondation Carasso sous l’égide de la Fondation de France.

Usages du monde

> Usages du monde

> musée Dauphinois

> les jeudi 15, vendredi 16 et samedi 17 octobre 2020

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Réservation indispensable

Télécharger le programme

 

La quatrième saison de paysage>paysages aborde le paysage par le dépaysement. On se sent parfois dépaysé devant un paysage, sans pourtant parvenir à cerner ce qui nous déconcerte, nous désoriente ou nous égare dans ce qui se tient face à nous, irréductible à nos expériences antérieures. De nouvelles émotions prennent formes, encore chancelantes, fragmentaires, équivoques, qui pourront lentement gagner en consistance, se clarifier. Cette quête du dépaysement a été longtemps une expérience esthétique rare, une recherche d’harmonie méditative ou initiatique. Certaines figures vagabondes comme Victor Segalen ou Nicolas Bouvier furent véritablement poreuses, traversées par le monde et ont rédigé des carnets éblouissants sur ses usages possibles. Mais dans la plupart des récits de voyage, l’exotisme a évité l’expérience troublante de l’altérité. Le timbre-poste, la carte postale, la page de veille des écrans d’ordinateur ou le dépliant d’agence de voyage sont en quelque sorte les icones insouciantes et illusoires de cette banalisation du dépaysement. Les paysages lointains se sont imposés dans nos imaginaires comme des décors hors sol, débarrassés des lignes de forces dérangeantes qui les innervaient en profondeur.

Cette extraction du sol domine désormais nos vies, y compris dans la perception de notre voisinage proche. Notre cadre familier apparait aujourd’hui sans cesse « dépaysé », vacant, noyé dans une uniformisation planétaire. La déterritorialisation est devenue l’expérience dominante du monde contemporain. C’est une forme amplifiée, mais comme inversée, du dépaysement. Elle désaccorde le lieu à ses soubassements, aux usages et aux complicités accumulés au fil du temps, pour ne laisser subsister qu’une dépouille démembrée de paysage. Les lieux de l’industrie touristique, de l’industrie agricole, des hubs de transport et des plateformes offshore occupent les pays comme une armée étrangère, dans l’amnésie, l’ignorance, le mépris des appartenances. Ce sont des lieux clonés sur un modèle dont la plantation coloniale fut à la fois le précurseur et le prototype. Des lieux qui s’épanouissent aujourd’hui uniformément et qui assèchent pourtant les potentialités du monde et les usages dissidents…

Nous vivons dans l’illusion d’une forme paysagère stable, multipliable à l’identique, alors même que la métamorphose rapide de nos écosystèmes nous rappelle chaque jour la nécessité d’une amplification de nos capacités de perception sensibles. Le dépaysement pourrait être fécond si nous apprenions à régler notre attention sur de minuscules portions de pays. Un réduit de paysage qui peut se révèler un condensé d’une densité insoupçonnée, et dont l’observation attentive permet de déployer des virtualités infinies.

Philippe Mouillon, LABORATOIRE

PROGRAMME :

Pour cette saison 4, Ça Remue ! invente des connivences nouvelles, iconoclastes et ludiques, entre porteurs d’intuitions scientifiques, artistiques et vernaculaires pour questionner nos usages du monde et les réinventer.

  • Nos nécessaires complices sont siffleurs d’oiseaux, anthropologues, bergères et bergers, performeuses, philosophes, physiciens, écologues, chasseuses d’échos, de nuages, architectes ou paysagistes…
  • Trois jours durant, ils vont concentrer leur énergie pour nous aider à ne plus surplomber le monde mais à l’accueillir tel qu’il palpite,
  • Le site historique du musée Dauphinois est transformé en un intense millefeuille d’expérimentations autour de ses composantes invisibles, négligées ou silencieuses, pour faire émerger des usages plus appropriés du monde.
  • En intercalant performances en extérieur, débats et conversations publiques, ces journées multiplient les formes d’intelligences collectives, de partage et de transversalités des savoirs afin de gagner en lucidité.

USAGES DU MONDE 

TABLE RONDE PUBLIQUE 01 – MÉTAMORPHOSES : 

jeudi 15 / 10H > 13H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

(Introduction vocale de Marie-Pascale Dubé à 10H)

Autour de Nastassjia Martin, Marie-Pascale Dubé, Jean Bouscault et Johnny Rasse, Marie Chéné, Alexandra Engelfriet. « De plus en plus perméable, j’ai l’impression de prendre l’eau » résume Nastassja…. Ils sont artistes ou anthropologue, mais ils ont en commun de se tenir depuis l’enfance au bord de plusieurs mondes, les associant avec virtuosité par leurs capacités d’écoute, d’accueil, de traduction ou d’interprétation. Ils nous révèlent des voix enchevêtrées où l’humain et le non-humain dialoguent, des voix incertaines, fragiles, floues, déconcertantes, des résurgences obstinées qui nous offrent à percevoir comme une texture des premiers matins du monde ou à imaginer avec confiance les métamorphoses à venir du vivant.

TABLE RONDE PUBLIQUE 02 – ANIMALITÉS :

jeudi 15 / 14H30 > 18H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

(Introduction vocale de Jean Bouscault et Johnny Rasse à 13H45)

Autour de Pierre & Rémi Janin, Bruno Caraguel et Gilles Clément pour débattre de territoires attentifs aux formes vivantes et qui y puisent inspiration. Les frères Janin sont architectes, éleveurs et paysagistes. Ils utilisent le bétail ou les labours comme des vecteurs performants d’aménagement paysagé. Ils prennent en considération, dans le sens le plus puissant du terme, la nature environnante, la densité poétique du lieu, les êtres vivants qui le peuplent pour penser les spécificités territoriales. Bruno Caraguel dirige la Fédération des alpages de l’Isère et développe avec le LABORATOIRE le projet d’implantation d’un troupeau pérenne sur le campus universitaire réaffirmant la place des animalités dans les humanités, enfin le jardinier Gilles Clément propose des approches respectueuses et confiantes dans les initiatives spontanées de la nature. Les débats seront introduits par l’urbaniste Jennifer Buyck dont les travaux portent sur les liens entre villes, paysages et transitions urbaines.

TABLE RONDE PUBLIQUE 03 – ATMOSPHÈRES

vendredi 16 / 10H > 13H / Chapelle / musée Dauphinois (Entrée gratuite dans la limite des places disponibles. Réservation indispensable ci-dessous)

Le dépaysement est aussi un sujet politique et géopolitique. C’est sous l’angle des atteintes au paysage et aux saccages de nos milieux de vie que les artistes Douglas White et Anaïs Tondeur, la philosophe de l’art Catherine Grout, la géographe Anne-Laure Amilhat-Szary et l’anthropologue Marc Higgin nous invitent à débattre. Ils nous proposent de renouveler nos échelles et hauteurs d’observation, de resituer nos relations à l’horizon, notre manière d’être reliés au monde et à autrui, d’éprouver une co-présence vivante qui nous apporte la sensation d’un sol commun, dans son évidence et sa fragilité.

 

 

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LES CONVERSATIONS

vendredi 16 de 14H à 18H / Séchoir / musée Dauphinois Chaque heure, et durant une heure, les auteurs invités de la saison 4, artistes, chercheurs, porteurs de savoirs vernaculaires ouvrent un duo ou un trio en conversation :

  • 14H : Alexandra Engelfriet, Cino Viggiani, Joël Chevrier, Inge Linder-Gaillard
  • 15H : Jean-Pierre Brazs, Maarten van Eynde, Lucie Goujard
  • 16H : Nastassja Martin, Alain Faure, Daniel Bougnoux, Olivier Labussière

 

INSTALLATIONS & PERFORMANCES :

Souvenirs de voyage  / Douglas White

du 15 octobre 2020 au 28 février 2021 / Terrasses du musée Dauphinois

Nous avions invité cet artiste anglais à s’installer durant plusieurs semaines dans un espace forestier pour mettre à jour les systèmes racinaires. Par soustraction minutieuse des couches d’humus, avec des outils et une méthodologie d’archéologue, Douglas révèle le réseau inextricable et les fragiles interactions, les complicités entre les différents arbres, arbustes, buissons, champignons qui tissent sous terre par des milliers de fils fongiques vivants, un tapis de câblages des mycorhizes reliant les arbres en gigantesques communautés.

Mais les contraintes sanitaires lui ont imposé une approche tout autre. Le mot dépaysement n’existant pas en langue anglaise, Douglas a collecté auprès des sociétés d’autoroute de la région des lambeaux de pneu abandonnés sur les bas-côtés qu’il tresse ensuite comme s’ils constituaient désormais, au même titre que les joncs, l’argile ou la pierre, la matière même du pays.]

Black-Palm de Douglas White

Le parlement des nuages / Anaïs Tondeur

du 15 octobre au 10 novembre 2020 / Chapelle ou chœur des religieuses du musée Dauphinois (suivant les jours)

Un ballon sonde météo équipé d’un filtre à particules taquine chaque jour les nuages. Expédié dans l’atmosphère au voisinage du Mont-Aiguille, il collecte et documente les particules de carbone rencontrées. Ces particules sont ensuite extraites des fibres du filtre dans un bain d’ions afin d’être transformées en encre, puis celle-ci en tirages photographiques. Ainsi, le tirage de chaque photographie est réalisé à partir des particules de noir de carbone collectées le jour où l’image fut captée. Ici, le ciel n’est plus un élément sublime du paysage, détaché de nos vies, mais l’indice inquiétant d’une atmosphère précipitée dans une ère nouvelle.

Anaïs Tondeur Fair Isle (Phare), 23 mai 2017, Niveau de PM2p5 dans l’air: 2,12 μg/m³, Tirage au noir de carbone

Le chant de l’aurore / Marie-Pascale Dube

PERFORMANCE VOCALE jeudi 15 à 10H, vendredi 16 à 12H / Chapelle ou Cloître du musée Dauphinois (Durée : 20 minutes)

Cette comédienne-performeuse s’exprime avec des sons formés depuis l’enfance, des sons qu’elle ne sait pas alors qualifier, des sons qui s’échappent de sa gorge en conservant la présence opiniâtre d’autres états et d’autres lieux du corps. Aspirations, râles, vibrations, halètements, souffles, rien dans ce chant ne ressemble à la voix étalonnée en Occident. Plus tard, Marie-Pascale Dubé saura que ces formes chantées ont déjà existées, dans les chants de gorge animistes nord-américain. Elle ira l’apprendre auprès d’une mentor Inuk, expérience qui changera non seulement sa vision de l’histoire de son pays natal, le Canada, mais bouleversera son histoire intime, sensible, son rapport à la nature et au cosmos. Son chant continue d’évoluer en elle, de la surprendre, de la dépasser et dessine sa propre ligne de temps.

Les chanteurs d’oiseaux / Jean Bouscault et Johnny Rasse

PERFORMANCE VOCALE jeudi 15 à 13H45, vendredi 16 à 13H / Cloître ou chapelle ou verger du musée Dauphinois (Selon la météo. Durée : 60 minutes)

Ces faussaires nous invitent à traverser le paysage, l’oreille attentive au moindre virtuose caché dans les sous-bois. Merle, grive musicienne, sittelle torchepot, fauvette à tête noire, pouillot véloce, mésange, rouge gorge…, ils parviennent à reproduire à l’identique chaque concertiste, lui répondre en improvisant une conversation éblouissante, renouvelée au fil de la marche avec les différentes espèces présentes ce jour-là sur le site.

Jean Boucault (les Chanteurs d’oiseaux)

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Johnny Rasse (les Chanteurs d’oiseaux)

Avec les arbres / Rachel Gomme

PERFORMANCE DANSÉE > Annulée pour raisons sanitaires

Cette performeuse aborde le paysage urbain par les arbres. Elle imagine une ville qui serait une forêt peuplée d’humains plutôt qu’une métropole décorée d’arbres. Elle compose de vastes échanges d’intimité en invitant chacun à s’appuyer sur leur silence et leur immobilité pour élargir notre perception des paysages, en utilisant le souffle individuel pour converger en une seule respiration collective.

 

À petite dose, ose… / Marie Chéné et Sophie Vaude

PERFORMANCE POÉTIQUE vendredi 16 à 13H45, samedi 17 à 11H et 14H / Cloître du musée Dauphinois (Durée : 15 minutes)

Poète et plasticienne, Marie Chéné joue avec les syllabes et les sons. Elle s’attache aux mots et aux fragments de phrases « déjà-là » ou « déjà écrits » pour mieux en souligner les richesses. Durant l’automne 2016, elle a repéré divers lieux d’écho en Isère à l’invitation de paysage>paysages. Puis elle a écrit pour les parois afin que l’écho complète ses phrases : “Cherchez le mur” complété par l’écho donne “ Cherchez le murmure ”, “ À petite dose ” devient “ À petite dose, ose ” et, dans un lieu où l’écho est plus long, “ Jamais l’étonnement ” se transforme en “ Jamais l’étonnement ne ment ”. Les paysages sont ainsi faits de mots, de noms propres ou communs, de phrases qui tentent de dire nos émotions. En duo avec la comédienne Sophie Vaude, Marie Chéné nous invite ici à tester les qualités acoustiques des murs du cloître et de la chapelle.

 

À côté du réel / de Rachid Ouramdane, interprété par Lora Juodkaite    

PERFORMANCE DANSÉE samedi 17 à 12H et 15H / Cloître du musée Dauphinois

Danseuse de longue date au côté de Rachid Ouramdane, Lora Juodkaite est reconnue pour sa pratique vertigineuse et exceptionnelle de la giration. Elle pratique ce tournoiement depuis l’enfance, comme un rituel quotidien qui la transporte dans un état second. Ce mouvement intrigant et hypnotique plonge le spectateur dans un état particulier qui l’invite à redécouvrir et contempler le lieu sous un angle inconnu. De cette expérience troublante, jaillit une complicité, une intimité intense avec ce qui traverse cette femme.

Lora Juodkaite mise en scène par Rachid Ouramdane

Lora Juodkaite mise en scène par Rachid Ouramdane

Intensité des nuages / Philippe Mouillon    

DÉRIVE POETIQUE les 15, 16, 17 octobre / Cloître du musée Dauphinois

Contempler les nuages est une activité offerte à tous, et qui n’exige que de l’attention, de la sensibilité et de la patience. Pour s’y livrer, il vaut mieux attendre une météo capricieuse et incertaine. On peut jouer à plusieurs, en s’accoudant par équipe à chacun des puits jumeaux du cloître, puis en comparant à voix basse les figures extravagantes apparues dans chacun des reflets. On peut aussi jouer seul, en plongeant son regard afin de contempler le ciel gisant sous terre comme une promesse.

Impluvium de Philippe Mouillon (détail)

Fabularium / Hélène Michel   

PERFORMANCE POÉTIQUE les 15, 16, 17 octobre / Montée Chalemont et les extérieurs du musée Dauphinois

Ce dispositif invite le passant à écrire une lettre d’amour, de regret ou de rupture au paysage. Mais si c’est une rupture, est-ce alors un dépaysement ? Installés en plein air, ce bureau mobile et sa machine à écrire offre un moment protecteur au participant pour porter son attention sur un détail du paysage. Ces lettres qu’elles soient émouvantes, laconiques, drôles ou crues seront autant de signaux sensibles d’un paysage réinterprété.

 

Babel / Jord Galí et la compagnie Arrangement provisoire

PERFORMANCE Annulée pour raisons sanitaires

Babel, création en partage de Jordi Galí, aurait dû rassembler 25 personnes pour fabriquer, ériger et manipuler une grande tour de 12m, en direct sous l’œil des spectateurs. Dans le contexte actuel, c’est à un Babel recomposé auquel nous vous convions. L’équipe du Pacifique et celle d’Arrangement Provisoire érigeront la tour ensemble, symbole d’un commun à créer malgré les aléas de cette rentrée si particulière.

 

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Ça remue / usages du monde est une initiative de LABORATOIRE réalisée avec les soutiens de l’Idex Univ. Grenoble Alpes, le Département de l’Isère, la Fondation Carasso sous l’égide de la Fondation de France, en collaboration avec les laboratoires PACTE, LECA, CRESSON, LARHRA, MSH-Alpes, CNRS, la Fédération des Alpages de l’Isère, le Pacifique, le CCN2, local-contemporain, l’ESAD.