Satoyama (里山)

Invité(e)s en résidence au ZUTTOSOKO Art Center durant le mois de mai 2025, nous avons découvert Iitate, un village situé entre la ville de Fukushima et la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, un Japon rural d’une grande beauté où de nombreuses rizières structurent le paysage. Le parcellaire est minuscule, assez proche de celui des ostréiculteurs de l’Atlantique qui eux aussi ouvrent et ferment des vannes pour maintenir le rien d’eau nécessaire. Lors de nos premières conversations avec nos partenaires Tao YOICHI et Jun YANO du ZUTTOSOKO Art Center, la situation apparait ambigüe car l’enjeu de ce monde rural dont l’agriculture était très valorisée est de parvenir à cultiver des sols désormais fortement radioactifs, malgré l’absence de méthodologies éprouvées.

Pour mémoire, les composants radioactifs échappés dans l’atmosphère lors de la catastrophe n’ont pas les mêmes durées de rayonnement, le césium 134 perdant la moitié de sa radioactivité en 2 ans, ce qui signifie que cette radioactivité est aujourd’hui négligeable, le césium 137 perdant la moitié de sa radioactivité en 30 ans, ce qui signifie que cette radioactivité est aujourd’hui encore très active à Iitate. C’est pourquoi le gouvernement japonais et la société d’électricité responsable de la centrale atomique ont choisi de faire ratisser les sols au bulldozer afin de prélever la couche supérieure sur environ 5 centimètres, puis d’enfouir ces terres ou de les emballer dans d’énormes sacs étanches posés comme des pions dans l’échiquier du paysage.

Afin de compenser ces terres prélevées, les sols agricoles ont souvent été recouverts de terres prélevées dans les sous-bois de la montagne. Mais le résultat de cette lourde méthodologie n’aboutit pas à un sol fertile. Les paysans qui s’appuyaient sur des savoir-faire extrêmement raffinés et accumulés par des générations de cultivateurs de rizière semblent découragés et ne cultivent guère plus. Une nouvelle phase d’ingénierie consiste aujourd’hui à accompagner les agriculteurs, en les invitant à développer une pratique agricole hors-sol. Le paysage rural se couvre ainsi de serres, de panneaux photovoltaïques et plus rarement de cultures appareillées d’une infrastructure associant éclairage dynamique, goute à goute et apport chimique.

Cependant, et malgré les incitations financières de l’état, peu d’habitants ont choisi de revenir chez eux. Ce n’est que lentement que nous comprenons que la plupart des maisons sont désormais vides d’habitants. Ces maisons désertées témoignent de destinées familiales brisées à un moment précis de l’histoire. Elles se dressent désormais dans le silence, à l’écart du cours de la vie quotidienne. C’est pourquoi nous avons choisi de nous appuyer sur ces maisons inhabitées, ou sur leurs empreintes ténues à l’emplacement où elles se tenaient avant leur destruction programmée par l’état, comme une des rares formes visibles témoignant du désordre invisible provoqué par l’expérience à la fois impalpable et indicible de la catastrophe de 2011. Car l’irradiation échappe à toute perception humaine. Notre corps animal ne décèle aucun indice susceptible de provoquer notre alerte, et cette situation inédite rend difficile le partage d’une expérience sensible.

En renouvelant le processus année après année, avec des artistes du monde porteurs de visions culturelles du sol, ZUTTOSOKO vise à obtenir un patrimoine unique et d’un type nouveau, lié à l’histoire spécifique du site et pourtant d’une portée universelle. Cette démarche se nomme Satoyama (里山) et exprime une vision japonaise de la coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature.

PROBLÈMATISATION ET RÉALISATIONS :

  • La maison des liens (Philippe Mouillon)

Dans cette terre contaminée par la radioactivité, j’ai choisi d’implanter une maison archétypale, une forme universelle proche de celle que dessinent les enfants du monde entier. Elle est composée de tôles d’acier pliées, dont la stabilité n’est assurée que par des cordages en tension qui permettent aux éléments métalliques de bouger et de vibrer les jours de vent. Ces cordages haubanent et ancrent cette construction précaire, la déployant dans le paysage comme un rhizome de liens, de nœuds et d’attachements. À l’intérieur, la maison abrite un tapis de coquilles d’escargots, des animaux qui ne se séparent de leur habitat protecteur qu’à la mort. Cette esquisse d’habitat chevauche un rocher qui évoque pour moi la stabilité du temps.

Cette fragilité reflète celle de l’humanité elle-même. Car ici, à Iitate, les générations antérieures furent durant des siècles attentive à leur environnement, parsemant le paysage de sanctuaires shintoïstes assez discrets, soulignant un arbre remarquable, une source ou un rocher extravagant par quelques pierres dressées, souvent très anciennes et gravées de quelques mots ou parfois d’un personnage humain ou d’un animal. Ces repères animistes apportent une épaisseur au paysage, nous rappelant combien ici les signes offerts par la nature ont été ausculté et interprété sans relâche depuis des temps anciens.

Ce lien avec la nature et cette sensibilité transmise de génération en génération semblent aujourd’hui rompus, de façon spectaculaire ici à Fukushima, mais aussi dans le monde entier. L’attention de l’humanité semble s’être détournée du sol sous nos pieds, cet humus dont l’étymologie est pourtant commune au mots – humain, humilité, humanité. Et cette distraction accompagne l’exploitation intensive et la maltraitance généralisée des sols, provoque l’effondrement des équilibres écosystémiques. En ce sens, Iitate se retrouve à l’avant garde d’une interrogation nouvelle dans la relation de l’humanité à son contexte de vie, celle de la stabilité et de la persistance demain des conditions nécessaire à l’habitabilité terrestre.

  • Tremblements (Maryvonne Arnaud)

Lors de mon séjour à Iitate en mai 2025, j’ai parcouru et observé, dans la limite du possible, ses environs, la campagne, les rizières, les maisons délaissées, les jardins abandonnés, les arbres taillés, les bulldozers qui traçaient des routes, déplaçaient des montagnes, les reconstructions aussi. J’étais parcourues par des sentiments très contradictoires, le sentiment que quelque chose m’échappait en permanence. Émerveillée par ce printemps plein de promesse ou amusée devant les petits sanctuaires, les pierres sculptées représentant des animaux, chats, cochons ou des petits personnages, tous mes sens étaient en ébullition, prêts à s’imprégner avec gourmandise de ces paysages inconnus mais régulièrement réfrénés par le bip bip du compteur Geiger qui contredisaient ma perception. Ni mes yeux, ni mes oreilles, ni mon nez ne me renseignaient sur la présence très fluctuante de la radioactivité.

Les rares habitants croisés offraient toujours un visage souriant mais ni leurs voix, ni leurs silences, ni leurs gestuelles ne me renseignaient. J’étais confrontée à mon incapacité à lire, penser, comprendre, interpréter et imaginer. J’éprouvais un sentiment de déséquilibre — un tremblement intérieur qui entrait en résonance avec le grand tremblement de mars 2011. Face à ces difficultés, ces empêchements, je découvrais qu’à mon insu des habitudes, des codes, des méthodes, des manières de penser, des idées préconçues s’étaient ancrés dans ma manière de regarder, que ma capacité à ressentir et à transformer en langage visuelle ne fonctionnait pas ici. J’ai photographié, comme on prend des notes, j’ai photographié pour me souvenir, pour enregistrer dans ma mémoire – l’appareil photo, comme une béquille, un point sur lequel m’appuyer, me forcer à regarder, à imaginer, à penser.

Que dire de cette beauté, de cette vie, de cette énergie vitale qui transpirait du paysage et de cette énergie humaine, à déplacer des sols, planter, cultiver, qui s’ingéniait à rendre invisible l’invisible ? Mon attention était fréquemment attirée par les nombreuses serres parsemant le paysage et dans lesquelles de nombreuses expérimentations agricoles ont lieu ; elles m’évoquaient le cycle des saisons, la renaissance, l’espoir du printemps, les soins prodigués aux plantes et la joie de voir une graine se transformer en fleur ou en légume. Des lieux propices à la culture — permettant aux graines comme aux rêves de germer, de croître et de trouver protection. Elles m’évoquaient aussi la perte du sol, du lien avec la terre, une culture hors-sol.

J’ai alors choisi d’utiliser moi aussi une serre abritant des bacs qui accueillent de petits jardins — des jardins composés de photographies montées sur ressorts ou suspendus. De jardins en mouvement — instables et fragiles — mêlant pierres naturelles ou sculptées, sculptures, statuettes de Jizō, plantes, petits monticules de terre, mousses et parcelles de sol. De petits récipients d’eau reflètent le ciel et des fragments de miroirs suspendus sont disposés parmi les photographies pour en multiplier les vibrations. Cette installation reflète la fragilité de notre monde, l’importance des arbres, des animaux, du vent et du ciel, ainsi que la nécessité de prendre soin de la vie qui nous entoure.

En renouvelant le processus année après année, avec des artistes du monde porteurs de visions culturelles du sol, ZUTTOSOKO vise à obtenir un patrimoine unique et d’un type nouveau, lié à l’histoire spécifique du site et pourtant d’une portée universelle. Cette démarche se nomme Satoyama (里山) et exprime une vision japonaise de la coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature.

memento vivere / opus 02

Le musée de Grenoble accueille et organise avec le LABORATOIRE associé à la Chaire « Humanités en santé » du CHU, et à l’unité de recherche Cresson_AAU (CNRS, ENSAG-UGA) un nouveau cycle de conversations autour de la place des morts dans le monde des vivants, conversations associant des artistes d’aujourd’hui – dont l’œuvre réinterprète notre condition mortelle, des soignants et des praticiens – confrontés quotidiennement à la mort et à son accompagnement, des anthropologues, philosophes, biologistes… et le public.

Il peut sembler paradoxal de parler de nouveaux imaginaires de la mort, celle-ci obsédant l’humanité depuis toujours. Pourtant, si les termes de l’énigme demeurent inchangés, certains indices témoignent combien nos représentations et nos gestes évoluent, portés par une compréhension plus fine des mécanismes du vivant autant que par l’accélération planétaire des mutations sociales et des désordres écosystémiques – ainsi de mémorial dédié au disparu sur les réseaux sociaux, de stèles précaires bricolées au bord des routes, de rituels portés par d’autres cultures ou de l’adoption de gestes affranchis de toutes traditions établies…

Comment traduire et partager ces imaginaires dans l’espace public ? Les présences disparues forment notre matrice, notre terreau nourricier, cet humus dont l’étymologie est commune aux mots humilité et humanité. Aucune civilisation n’existerait sans cette porosité des imaginaires déposés d’une génération aux suivantes. C’est pourquoi nous débattrons avec des auteur(e)s et artistes élaborant des formes ou des récits nouveaux :

  • Pascal Convert, Artiste plasticien, écrivain, cinéaste
  • Aurélia Zahedi, Artiste plasticienne,
  • Sophie Zenon, Artiste plasticienne, historienne et sociologue
  • Eliane Umuhire, Artiste
  • Jérémy Damian, Danseur, anthropologue
  • Laurence Loutre Barbier, Photographe, éditrice chez Fage éditions, responsable des pompes funèbres alternatives Noir Clair.
  • Anne Lasseur, Historienne de l’art, responsable du musée archéologique Saint-Laurent, Grenoble
  • Anne Carol, Historienne de la médecine, du corps et de la mort
  • Martin Julier-Costes, Socioanthropologue
  • Cherry Schrecker, Sociologue
  • Serena Bindi, Anthropologue
  • Marc Higgin, Anthropologue
  • Hélène Chaudeau, Consultante funéraire indépendante
  • Heddi Bouti, Médecin gérontologue
  • Daniel Bougnoux, Philosophe
  • François Galichet, Philosophe
  • Abdel Ouacheria, Biologiste et philosophe, 

Les modératrices et modérateurs :

  • Julia Champey, Médecin anesthésiste réanimateur, responsable de l’antenne grenobloise de la chaire Humanités en santé
  • Pascaline Thiollière, chercheuse sur la spatialité de la mort et du deuil, au Cresson
  • Pauline Bouchet, Maîtresse de conférences à l’UGA de Grenoble, co-responsable de la Chaire Humanités en santé
  • Philippe Mouillon, Artiste plasticien, commissaire d’exposition, à l’initiative de memento vivere

Depuis l’automne 2025, deux premières œuvres contemporaines ont été produites dans le cadre de memento vivere et sont visibles au cimetière du Petit-Sablon à La Tronche, à proximité du carré commun. Les artistes associé(e)s à cette édition de novembre 2026 seront invité(e)s à en concevoir de nouvelles.

memento vivere est un cycle produit avec le musée de Grenoble, les soutiens de la ville de Grenoble, du Département de l’Isère, de l’UGA, du LabEx Architectures et du Cresson

 

Découvrir le programme complet de la journée au musée de Grenoble

+ 2 degrés

Depuis plus d’une décennie, des feux d’une intensité extrême, les mégafeux se déclarent sur tous les continents, brûlants des surfaces chaque année plus grandes. Leur comportement imprévisible, leur intensité et leur vitesse de propagation les rendent incontrôlables. Conséquence de l’activité humaine, ils parcourent en toutes saisons des territoires devant lesquels nos imaginations sont défaillantes, détruisant toute vie sur leur passage, laissant des paysages dévastés et une population désorientée, partagée entre tristesse, culpabilité et colère.

Chaque année écoulée apporte des prévisions plus pessimistes quant à notre capacité à enrayer cette escalade.

Depuis 2019 Maryvonne Arnaud observe les conséquences du changement climatique, notamment ces méga-feux de forêts en Méditerranée, en Grèce, sur l’île d’Eubée et en Thrace dans le parc de Dadia-Lefkimi-Souffli en arpentant régulièrement ces mêmes territoires afin d’en saisir l’évolution.

 

 

Accompagner les résurgences Yves Citton (extrait)

En parcourant certains lieux de notre planète, Maryvonne Arnaud nous fait découvrir le passé en train de se faire – toujours visible, pas encore écrasé, pas encore compacté et enfoui. Les sols qu’elle déniche et qu’elle photographie sont encore à vif. Insolemment présents.

En photographiant les choses qu’elle trouve entre ses pieds, dans des lieux traumatisés, Maryvonne Arnaud semble avoir choisi une aventure solitaire. Pas de figure humaine dans ce journal des sols. Il n’y reste que des traces figées de présences suspendues, d’existences fossilisées. Des traces de pas dans la boue, profondément empreintes, que la pluie remplit d’eau sale. Des ossements d’animaux calcinés.

Quoi de plus solitaire que ces carapaces de tortues que les méga-feux laissent par centaines derrière leur passage ? Quoi de plus menaçant pour nos petits rêves de souveraineté individualiste ? Ces tortues portaient leur maison sur leur dos, croyant pouvoir aller partout en sécurité. Il leur suffisait de se retirer à l’intérieur de leur forteresse, d’en fermer la porte à tout intrus, et de se croire à l’abri. D’où peut-être le saisissement ressenti à la vue de ces carapaces calcinées jonchant le sol des forêts noircies de l’Eubée. Et si ces ossements gris sur fonds noircis traçaient à la surface des sols de notre présent les traumatismes de nos drames à venir, plutôt que les traces de nos vies passées ?

Ces sols cautérisés par des méga-feux montrent cependant tout autre chose que la perspective désespérante de nos effondrements à venir. La notion même d’effondrement nierait la persistance obstinée avec laquelle les sols photographiés par Maryvonne Arnaud font surface : loin de s’abîmer dans des affaissements sans fond, ils résistent à l’écroulement. Ils affirment une force qui n’a rien ni d’obscur ni de souterrain puisqu’elle porte à la lumière ce dont elle retient la chute.

La solitude de ces mondes traumatisés témoigne en réalité d’un inlassable pullulement des multitudes.

(…)

memento vivere

Memento vivere est une initiative originale qui associe la création contemporaine et la recherche en sciences sociales afin de créer des œuvres contemporaines dans les cimetières, capter l’attention publique puis la remettre en débat. Car les cimetières constituent d’étranges espaces publics, à la fois délaissés et intouchables. Ce sont des lieux communs – car nous avons évidemment la mort et les morts en commun, et pourtant des lieux devenus impensés ou qui semblent échapper à notre attention collective. Si la présence des disparus concernent chaque individu dans son intimité, elles demeurent largement enfouies ou évitées dans la parole publique et la mise en débat.

Il serait utile pourtant de revisiter publiquement combien les morts nous socialisent et nous humanisent, combien nous menons toujours notre vie, accompagné par leurs mots, leurs symboles et leurs outils. Ils forment cet humus dont l’étymologie est commune aux mots – humain, humanité et humilité – c’est à dire notre terreau nourricier, notre matrice. Aucune civilisation n’existerait sans cette transmission. Notre société se prive de l’épaisseur temporelle des urbanités passées, incapable de les percevoir sous un autre angle que celui d’un patrimoine matériel éteint. Ni matière inerte manipulable sans scrupule, ni relique intouchable, cette présence des humanités éteintes est une ressource sédimentée que nous proposons de remobiliser afin de bâtir une assise sociale nouvelle, une urbanité, c’est à dire une capacité à nous relier les uns aux autres et à faire société.

Rien de nécrophile dans cette initiative mais, à l’heure de l’anthropocène et de l’effondrement des équilibres écosystémiques, la volonté de resituer notre juste place dans le temps long de l’humanisation et les grands cycles du vivant.

  • Deux oeuvres contemporaines sont à découvrir depuis novembre 2025 au cimetière du Petit-Sablon à La Tronche :
  • Les Présences de Philippe Mouillon

    Des portraits photographiques reproduits sur porcelaine sont présents dans de nombreux cimetières, où ils témoignent de l’ordre social et familial d’autres époques, de convenances, de passions, de croyances et d’interdits refoulés, oubliés ou toujours actifs. On feuillette ainsi tout un écosystème social, un mille-feuille de présences éteintes qui évidemment nous affectent. Car malgré les alignements, une ordonnance d’apparence immuable, les cimetières sont des lieux de désordres, désordre affectif bien sûr, mais déroute plus abyssale encore devant l’évidence de notre insignifiance. À l’oeuvre partout et pour tous, nantis ou indigents, l’irrésistible dissolution silencieuse de ce qui fut une vie dans l’impalpable. En quelques décennies, ces portraits deviennent si érodés par les cycles d’intempéries et la puissance corrosive des rayons solaires qu’ils en deviennent illisibles. Ils semblent gommés par l’excès de lumière ou rongés par l’humidité et les micro-organismes. La texture chimique se décompose en une colorisation exténuée, parfois absurde ou extravagante. Les individualités se dissolvent ainsi et s’effacent lentement, ce qui est d’autant plus troublant que la photographie atteste évidemment que cette existence fut pourtant vécue, avec son quotidien ordinaire de joies et de peines, ses passions et ses drames. Mais en se dissolvant, ces images ne conservent plus la trace d’une existence singulière mais témoignent pourtant d’une présence. Elles suggèrent parfois, dans le choix de la pose, du port de tête ou de l’attitude du corps, la fugacité des normes sociales au fil des époques, dans une sorte de catalogue volatil des modes de vivre. Des centaines de portraits sont recomposés et assemblées ici côte à côte, au voisinage des deux carrés communs du cimetière du Petit-Sablon, auprès des anonymes, des indigents, des sans-familles-connues et des personnalités irréductibles qui firent le choix d’être inhumés ici par pure conviction, défiant ainsi l’ordre social pour l’éternité. Comme un livre de porcelaine où chaque page affirme la présence singulière d’une absence. Ces traces informes d’identité parviennent à cristalliser des temps sous-jacents, à nous détacher du continuum de la vie quotidienne pour évoquer un présent plus profond où survivent des présences. Des sensibilités infinies traversent ces images, minimalistes ou baroques, nostalgiques ou drôles. L’humus de l’humanité en quelque sorte, dans son divers.

     

 

  • La Moire de Mathilde et Nicolas Beguin

    C’est une masse noire et mate, comme un puits opaque qui absorbe la lumière sans la restituer. Mais là où un puits désigne un trou profond creusé dans le sol pour accéder à une nappe d’eau souterraine, celui-ci est d’une autre nature. Il nous invite à plonger le regard dans une masse d’un noir mat et pourtant lumineux constituée de bois calcinés ordonnés selon une granulométrie méticuleuse se déclinant de quelques millimètres à une douzaine de centimètres. Cet ordonnancement de charbon de bois intrigue. Il ne semble pas produit par une activité profane mais pour suspendre le temps, le piéger, nous inviter à entrer dans un présent constitué d’autres temps accumulés ici. Il semble se poursuivre sous terre, dans une accumulation de strates où chaque couche serait l’indice d’une occupation humaine de plus en plus enfouie. Ce cercle de charbon semble comme une relique des temps lointains de l’humanité, un rappel des premiers feux résistants à la pénombre de la nuit pour laisser au petit matin quelques fragments de bois carbonisé et la seule empreinte circulaire des cendres du foyer. Feux, cendres et charbons de bois, ces fondamentaux de survie des sociétés humaines autour desquels les imaginaires se sont organisés en récit pour faire face à l’impensable. Car la nuit de la vie demeure toujours aussi énigmatique pour les modernes que pour les Néandertaliens et ce cercle de charbon de bois appelle instinctivement le silence et respect. À proximité, à l’ombre d’un cyprès, une forme elle aussi circulaire est coiffée d’un cercle d’acier inoxydable reflétant la clarté du ciel. Une spiritualité discrète émane de cet ensemble, produisant une résonance mystérieuse en soi, comme une conscience plus aiguë des strates qui composent couche après couche une civilisation.

  • Puis un cycle de rencontre se déroule au musée de Grenoble le samedi 8 novembre 2025 de 11H à 17H :

Le LABORATOIRE et le musée de Grenoble proposent un cycle de conversations samedi 8 novembre autour de la place des morts dans le monde des vivants, conversations associant tour à tour des auteur(e)s et des artistes – dont l’œuvre interroge notre condition mortelle, des praticiens – confrontés quotidiennement à la mort ou à son accompagnement, et le public :

  • Julia Champey, médecin anesthésiste réanimatrice, responsable de l’antenne grenobloise de la chaire Humanités médicales du GHU psychiatrie – neurosciences / Sorbonne dirigée par Cynthia Fleury
  • Rachid Koraichi, plasticien, auteur de Jardin d’Afrique à Zarzis en Tunisie, un cimetière destiné à accueillir les corps anonymes de migrants morts en mer
  • Pierre Reboul, écrivain, auteur de Haiku du seuil de la mort et de Petites chroniques d’un carré commun, membre du collectif Morts de rue et personnes isolées de Grenoble pour accompagner les obsèques en Carré commun des SDF et désaffiliés
  • Jehanne Roul, maître de conférences en histoire médiévale à l’UCO d’Angers. Ses recherches consacrées aux êtres et à leurs restes, portent sur les reliques, sur la mort sur le champ de bataille et la porosité entre les vivants et les morts à l’époque carolingienne.
  • Raphaëlle Guidée, professeure de littérature comparée à l’Université Paris 8, travaille sur le deuil, la mémoire et les violences de masse, auteure de La Ville d’après. Detroit, une enquête narrative et de L’Apocalypse, une imagination politique
  • Daniel Bougnoux, philosophe, mène actuellement une réflexion sur les formes de vie
  • Pascaline Thiolliere, architecte, chercheure sur les espaces de coexistence avec les morts et la spatialité du deuil, au laboratoire Cresson, ENSA Grenoble-UGA
  • Jacques Grison, photographe, auteur d’une recherche de longue durée sur les paysages des champs de bataille de Verdun
  • Arnaud Petit, interprète, compositeur et chef d’orchestre, auteur d’opéras, d’oratorios et d’œuvres mêlant musique et récit dont Memories autour de la présence des disparus
  • Mathilde Béguin, architecte plasticienne et Nicolas Béguin, ébéniste designer, auteur(e)s de La Moire
  • Philippe Mouillon, plasticien, à l’initiative de Memento vivere, auteur notamment de Légende(s) composé avec Maryvonne Arnaud dans Sarajevo assiégée

Le musée de Grenoble renoue ainsi avec une longue tradition de l’histoire de l’art, dont ses collections témoignent, depuis les antiquités égyptiennes jusqu’à nos jours.

Avec les soutiens du ministère de la culture (Drac Auvergne Rhône-Alpes), de la région Auvergne Rhône-Alpes – dans le cadre des appels à projets Mémoires du XXI siècle, du Département de l’Isère, de la Ville de La Tronche, de la ville et du musée de Grenoble.

Télécharger le programme > 

Récupérons l’espace public maintenant !

Alors que la résistance ukrainienne renverse à Kiev la statue dédiée à l’amitié entre les peuples russe et ukrainien, des artistes et intellectuels roumains se demandent comment renouveler radicalement la présence artistique dans l’espace public de Bucarest.

Ici comme ailleurs, le rouleau compresseur de l’imaginaire marchand domine l’espace public, mais la ville est un palimpseste complexe composé par les imaginaires byzantins puis orthodoxes, les occupations austro-hongroises puis soviétiques, la fréquence des tremblements de terre, l’état d’abandon des bâtiments dont les propriétaires ont disparu lors des catastrophes du XXe siècle, et aujourd’hui par l’eldorado débridé de l’économie mondialisée.

Dans ce contexte, sur quelle légitimité s’appuyer ? Comment prendre en main sans attendre ? Comment régénérer l’espace public en l’ouvrant à des initiatives transversales ? Comment partager les différences d’interprétation du monde ? Comment contribuer à l’autonomie des individus ? Comment revivre ? Comment accueillir les pensées dissidentes, les poétiques, les innovations sociales ?

L’initiative portée par Edmond Niculusca (ARCEN) et soutenue par l’Institut français de Bucarest réunit les artistes Pisica Patrata, Dan Perjovschi, Cristian Neagoe, l’architecte-urbaniste Monica Sebestyen et l’ancienne ministre de la Culture Corina Suteu, experte internationale en politiques culturelles innovantes et Philippe Mouillon.

​