exposure

“exposure” tente d’interroger les représentations symboliques de notre époque, leurs lacunes, les manipulations auxquelles elles sont soumises. L’installation aborde la mutation sociétale actuelle et les discordances symboliques qui l’accompagnent en centrant notre attention sur le risque de précarisation qui hante la vie sociale.

“exposure” interroge le sens de cette peur qui émerge du nouveau siècle, comme si le monde était en désaccord si profond avec nos images mentales qu’il en était devenu impensable. Il s’agit donc d’un travail d’interrogation qui dramatise de grands enjeux de société.

Installée en pleine rue et destinée au grand public, cette dramaturgie se compose de douze roulottes de chantier extraites de la vie ordinaire. Celles-ci décrivent un espace décalé des usages courants qui renouvelle notre regard sur cette vie ordinaire. Les portes de chacune des roulottes s’ouvrent sur une représentation singulière de l’époque. Ce seuil peut se franchir. Le visiteur peut entrer et confronter alors son corps à une multiplicité d’informations complexes : olfactives, sonores, visuelles….

Pour concevoir “exposure” , Maryvonne Arnaud  et Philippe Mouillon ont puisé dans les représentations historiques et dans les approches philosophiques contemporaines en associant Zygmunt Bauman, Stefano Boeri, Daniel Bougnoux, Yves Citton, Laurent Grappe, Bruno Latour, Bernard Mallet, Lionel Manga, Henry Torgue et Janek Sowa.

TEXTES ORIGINAUX DES PHILOSOPHES ASSOCIÉS

Chaque époque possède ses peurs propres qui la différencient des autres époques, ou plus exactement donne à des peurs connues de toutes les autres époques un nom de sa propre création. L’incertitude a toujours constitué la source primordiale de la peur. Mais cette question de l’incertitude est complexe : c’est une des principales conséquences du processus de mondialisation. La manipulation de l’incertitude est à toute époque l’essence même du pouvoir et de l’influence. Les ensembles qui détiennent le plus de pouvoir sont ceux qui parviennent à rester une source d’incertitude pour les autres.

Zygmunt Bauman

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Nos sociétés de la flexibilité sont des sociétés qui exigent une réadaptation permanente. En ce sens la précarité est la forme nécessaire au développement actuel du capitalisme. Le monde change depuis toujours, mais ce qui est nouveau c’est que la chaîne de changement change. C’est un méta-changement, ça change d’une façon qui change, exponentielle et imprévisible.

Cette mutation accélérée tranche en diagonale dans la société, fragilisant les repères de la majorité des citoyens et déliant les différentes formes de sécurité sociale. Le précaire est disqualifié, en faillite. Il n’habite plus le monde. Car habiter le monde veut dire vivre dans un espace lentement apprivoisé depuis l’enfance afin d’être vécu comme l’extension de nous-mêmes, c’est aussi comprendre le monde, comprendre ce qui se passe, comprendre où est notre place dans le monde. Habiter le monde, c’est encore prendre soin de soi et être l’objet du soin des autres. Habiter le monde, c’est avoir le contrôle du monde, de son environnement, de son espace politique, c’est être citoyen.

Ainsi sont emblématiques du précariat tous les migrants jetés sur les routes du monde par des événements qu’ils ne pouvaient pas contrôler.

Janek Sowa

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La précarité n’est que la moitié du dispositif. L’autre face est l’inintérêt ou la violence, la virulence des réactions suscitées par la précarité chez les gens qui sont à la fois indifférents, vaguement coupables, furieux, ce mélange assez bizarre d’impatience, de gêne, de trouble. Notre attention doit se porter sur l’invisible, la façon dont ces gens en situation précaire deviennent invisibles, car ça aussi c’est un mécanisme. Les mécanismes par lesquels on rend invisible sont à rendre visibles. Si on parle de précarité, il faut parler aussi de ce qui rend précaire. C’est vraiment la symétrie d’analyse entre les deux positions : ceux qui sont précaires, ceux qui précarisent, ainsi qu’un changement régulier d’échelle qui permet de dessiner une nouvelle objectivité.

Bruno Latour

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Le défaut de l’image narcissique est au cœur de la précarité. Le miroir renvoie une si mauvaise image qu’on ne veut pas coller à cette image, on la refuse. Or il importe beaucoup de recevoir cette stabilisation narcissique de notre identité : nos actualités nous renvoient l’image que chaque jour nous produisons de nous-mêmes, comme nation ou comme groupe social…. Quand cette image fait défaut, et elle fait défaut dans quantités de situations – pour les immigrés, par exemple, et pour tant de pays qui n’ont pas l’équipement médiatique leur renvoyant cette image, mais seulement l’image que les autres filment d’eux – il y a risque d’effondrement.

La lutte pour l’identité narcissique semble un facteur très important des luttes symboliques actuelles. Il revient à l’artiste de faire glisser le terrain, de montrer qu’on n’est pas seul à habiter son territoire mais qu’il y a des glissements entre les territoires, des invasions, des ré-appropriations, des luttes pour l’identité et la coexistence…. Car chaque terrain n’a que trop tendance à se constituer comme homogène, comme chauvin, comme phobique de l’autre… La question narcissique est vitale : nous avons besoin de nous voir dans un miroir, mais pas de nous voir tout seuls, pas d’envahir tout le champ visuel, mais de nous y voir liés à d’autres qui font que nous sommes là et partageons avec eux un espace négociable.

Daniel Bougnoux

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La personne en situation de précarité ne parvient généralement pas à contrôler l’image qu’elle projette d’elle-même. Le sans-abri qui plante son campement sur le trottoir de mon pâté de maisons est exposé à la pluie, à la froidure, aux gaz d’échappement, mais il est aussi exposé à mon regard inquisiteur qui lui demande silencieusement à chaque fois : n’es-tu pas un imposteur, as-tu fait tout ce qui était en ton pouvoir pour t’en sortir ? C’est à ce « droit de regard » qu’est d’abord exposé le sans-abri : ce dont il ne peut pas s’abriter, c’est de cette inquisition qui paraît toujours disposée à l’accuser d’imposture, d’incohérence, d’irrationalité, d’insuffisance. En même temps que son corps souffre de la morsure des intempéries, son image souffre de l’exposition qui soumet à notre regard demandeur de comptes toutes les petites impostures que notre sécurisation nous permet de dissimuler.

Mais la précarité est en même temps le lieu d’une projection d’image qui précarise dramatiquement notre regard de spectateur. Toutes nos stratégies d’évitement visent à éviter de rencontrer ce regard dont il nous serait difficile d’ignorer la demande. Au cœur de nos stratégies d’évitement, qui cachent et révèlent notre désarroi, il y a ce regard qui nous regarde, très intimement. Qu’est-ce qui nous regarde en lui ?

Yves Citton

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L’habitude est un vêtement qui nous convient. Plus elle tourne mécanique, plus elle rassure. Le chaotique déconcerte. L’incertitude, c’est le grain de sable dans les engrenages qui détraque la routine et son manège tranquillisant. L’extrême sensibilité aux conditions initiales des systèmes dynamiques a plusieurs degrés de liberté. Les marins à voile du monde entier savent bien à quel point une infime dérive dans les paramètres de navigation mène en définitive loin du cap visé, parfois même aux antipodes. Garder le cap n’est pas une vaine métaphore, surtout quand ça tangue fort. S’il est dans l’expérience humaine ordinaire un système dynamique régi par l’extrême sensibilité aux conditions initiales, c’est celui formé par le skipper à la barre et son intention, le bateau et les voiles, la mer et le vent. Les stabilités qui ont jusqu’ici plus ou moins heureusement porté le monde trouvent leur fondement dans la vision agraire de l’inscription humaine au sein de la biosphère. L’invention de l’agriculture a inséré en nous et renforcé au long des générations, le principe de fixation et d’accumulation. Fixation à des territoires réels et imaginaires, fixation à une famille, à une nation… Et voilà que les fixations sautent, que les stabilités s’effritent et que la permanence prend l’eau. Il y a dans l’air comme une débâcle de printemps. Aller d’un emploi à un autre, d’un logement à un autre, d’un amour à un autre… parce que l’aléa mène le jeu, se tenant en embuscade dans les replis du réel pour bifurquer dans n’importe quelle direction. Cependant, sous l’incertitude se dessinent les lignes de force d’une pratique inédite de l’autonomie.

Lionel Manga

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Pour approfondir : Ministère de l’Ecologie, du Développement et de l’Aménagement durables – à propos de l’exposition précaire(s) à COLOGNE. Précarités contemporaines. Formes sociales, formes spatiales, formes représentées. Approches européennes croisées

bendskins

À Douala, le phénomène des moto-taxis, les bend-skins, est totalement informel. Les pilotes, fraîchement débarqués du village, sont lâchés dans la jungle du trafic urbain de la ville de Douala sans avoir de notions de conduite de leur engin et en méconnaissance totale des règles élémentaires du code de la route.

L’intervention urbaine proposée par Philippe Mouillon se déroule en trois volets : dans un premier temps, les chauffeurs se voient offrir un T-shirt et un casque léger. Mais ils n’obtiennent cet équipement qu’après un échange où ils racontent leur vie durant quelques dizaines de minutes. 

L’écrivain Camerounais Lionel Manga recueille les paroles puis compose deux lignes par récit de vie, suffisamment incisives pour réussir à s’imposer dans le chaos urbain de Douala. Ces récits sont ensuite brodés par des couturières en apprentissage.

L’ensemble est transféré sur un T-shirt ainsi singularisé à l’image du chauffeur de bend-skins puis offert au chauffeur, qui porte en quelque sorte sa vie résumée sur son dos.

COMMENTAIRE DE LIONEL MANGA

Fragiles Je

Cocktail de moto et de taxi, combinant l’efficacité du moteur à explosion à l’art millénaire de la palabre, le « bendskin » est mon moyen de locomotion favori à Douala. C’est de fait le seul adapté à cette grouillante métropole subsaharienne. 10000 bendskins, peut-être plus, circulent dans la ville avec vivacité ou désespoir. Économie informelle, disent pudiquement les économistes du FMI – art de la survie et de l’esquive, répondent les conducteurs qui, pour quelques centièmes d’euros, traversent la ville de jour comme de nuit, le client en porte-bagages ! Si le trajet est risqué pour le client camerounais, il présente l’avantage d’être adapté à son porte-monnaie. Si le trajet est risqué pour le client solvable du monde développé, il le rapproche pour quelques minutes de l’insondable misère et de l’indignité quotidienne du monde subsaharien.

Lorsque j’ai rencontré le plasticien Philippe Mouillon pour la première fois en janvier 2005 à l’initiative de Doual’art, nous avons instantanément éprouvé la curieuse sensation de nous connaître depuis toujours. Au sens propre de nous reconnaître. Auteur d’interventions urbaines dans les plus grandes et les plus dangereuses métropoles du monde, Philippe Mouillon m’a écouté plusieurs heures lui décrire Douala et la précarité obscène dans laquelle ménages et individus barbotent au Cameroun. Il m’a interrogé toute une nuit sur la myriade de jeunes qui veulent absolument gagner « l’autre rive » au risque de finir noyés dans les filets de pêche dérivants en Méditerranée. Puis, lorsque nous avons enfourché chacun notre bendskin (traduction : montagne russe) pour renouer avec le bout de la nuit, Philippe fut ferme : si un acte artistique a un sens dans une mégapole où les habitants vivent en majorité avec 1 dollar par jour, ce ne peut être qu’au plus près des plus démunis, des plus désespérés. C’est donc là, avec les bendskins, qu’il faudrait être.

Nous avons donc élaboré en complicité ce projet d’une grande simplicité : il s’agirait de recueillir des tranches de vies des conducteurs de bend-skins, de distiller cette parole brute afin d’extraire quelques mots significatifs, de faire broder ces fragments de vie sur des T-Shirts, puis d’offrir ces vêtements de première main à chacun des conducteurs. Chacun porterait en quelque sorte sa vie résumée sur son dos, ou sa vie fabulée. Un espace de dialogue entre le chauffeur et son passager pourrait ainsi naître, comme un micro espace public, soit un espace de frottement et d’échange de différences. Le chemin sera sans doute encore long avant que l’homo subsaharien parvienne à vivre dans un espace de citoyenneté, de civilité, d’urbanité, de dignité. Notre ambition avec bendskins est de l’anticiper, comme le rossignol anticipe le jour en sifflotant seul dans la nuit finissante.

Philippe envolé pour Gdansk ou Milan, et moi toujours rivé entre mangrove et macadam, il me restait à me muer en capteur de vies. Par où commencer ? Combien en écouter ? Comment les fixer ? Car pour ces « bikers », le temps d’une interview est précieux : si son temps n’a évidemment pas, à âge égal, le tarif horaire d’un trader du London Stock Exchange, l’immobilisation de son engin engendre un risque majeur d’assiette vide en fin de journée. Il n’était donc pas facile de les interviewer à moins d’imaginer une compensation financière correspondant au prix d’une heure d’affrètement par un client : 1000 FCFA. Un peu moins de 2 euros. Au voisinage nord de la latitude zéro, ce n’est guère une bagatelle. Malgré ce stratagème, une autre difficulté, plus diffuse, allait surgir au fil des auditions…Outre qu’ils ne sont pas franchement loquaces sur leurs vies, c’est à peu près la même histoire que je vais entendre pendant quelque deux mois et plus.

Une histoire de galère permanente, de mal vie, d’insécurité sociale radicale. Que faire de ces fragiles Je ? Comment différencier des individus qui depuis leur naissance vivent dans cette similitude de destinées sans avenir ? Comment énoncer du singulier ? Entre un Abdouraman, descendu de son Nord Cameroun natal, et un Mamadou Diarra, venu du lointain Mali pour chercher meilleure fortune, la distance est bien mince. Personne ne semblait leur avoir jamais demandé de parler d’eux, de leur enfance, de leurs rêves, de leurs parents, ni du monde tel qu’ils le comprennent. À croire qu’eux, leur enfance, leurs rêves, leurs parents, n’avaient jamais existé ! Ces gaillards réputés agressifs, prompts à brailler en groupe sur la voie publique pour un oui ou pour un non, se ratatinaient subitement devant moi, face au micro. Certains plongeaient même totalement dans un silence dépressif au bout de deux minutes et il fallait alors trouver en quelques secondes le détour pour rester relié à eux et retisser une parole à partir du sobriquet, de la cicatrice sur le front ou de l’étrange coupe de cheveux.

Mon travail d’écriture, après les entretiens, fut un agencement de glissements, de variations poétiques sur ces vies quotidiennes cannibalisées par l’abîme : « le chagrin est une liqueur amère », « les flics ne mangent pas le dossier », « force vive sans devant ni derrière », « enfance bourlingueuse cherche tendresse », « sang-froid cherche sang chaud », « la survie change de cap avec le vent », « la placidité est une bulle blindée d’infortune ».

Philippe organisa à distance la conception numérique des textes, afin de lancer la broderie des mots sur les T-shirts. Puis nous nous sommes retrouvés à Douala à l’occasion du S.U.D. Le lundi 10 décembre, devant les locaux de doual’art, à 11 heures du matin, rendez-vous était pris. Un premier anxieux, puis un second tout aussi timide, puis une grappe de « bikers », enfin plusieurs centaines de jeunes conducteurs, sont venus réclamer le T-shirt brodé de leurs paroles. La rue s’est alors transformée en cabine d’essayage chaloupée et joyeuse. Puis, ces vêtements de première main absorbés comme une seconde peau, la ville fut entamée à pleines dents. Enfourchant leurs motos, ils s’élancèrent dans la circulation apoplectique de Douala, comme d’autres avant eux dans l’arène. Ils nous semblèrent fiers, dignes, heureux. L’effacement de l’avenir ne serait donc pas une fatalité ?

Lionel Manga

atelier-fragile

“atelier-fragile” est une méthode collaborative de travail d’échelle européenne dont l’objectif est d’enrichir l’observation en associant des points de vue culturellement différenciés d’artistes et de philosophes disséminés en Europe. 

“atelier-fragile” ne propose pas une recherche, ou une exposition classique mais un objet hybride, mutant, ouvrant des perspectives, des renversements de points de vue, produisant des fulgurances par l’association d’éléments hétérogènes. Il s’agit de construire une forme nouvelle, proche des logiques de l’hypertexte, c’est-à-dire riche de multiples niveaux d’entrée et de cheminements afin d’obtenir de nouveaux éléments de représentation de la mutation actuelle.

Après un premier atelier organisé à l’Ecole Sciences-politiques de Paris à l’initiative de Bruno Latour, l’exposition de Cologne, à l’invitation de plan-07, est la première présentation publique “d’atelier-fragile”.

Derrière la banalité du constat quotidien de la précarité sociale, “atelier-fragile” tente de repérer les dynamiques qui fragilisent plus discrètement des domaines de l’existence ordinaire jusque-là préservés. Du délitement des formes sociales stables, semble rayonner une force de désécurisation esthétique qui précarise crûment nos représentations du monde. 

lieux communs

Il s’agissait pour Maryvonne Arnaud d’aller à la rencontre d’un public nouveau, toujours aussi commun que celui de la rue, mais au fil d’un processus discret où le temps serait donné pour découvrir chaque détail, chaque incertitude ou hésitation du propos.

Installée dans un appartement d’un grand ensemble HLM, c’est une exposition en forme d’interrogation. C’est un appartement sans habitants, occupé par les objets de la vie quotidienne, figés, recouverts de housses en tissu, certaines immaculées, d’autres imprimées de photographies. Ces images envahissent aussi le sol et les murs, deviennent papiers peints et tapis.

Des images encombrantes dans un appartement encombré d’objets encombrants – comme le mobilier d’un déménagement qui ne trouve pas sa place dans un nouvel appartement car la présence des anciens habitants est encore trop prégnante, ou comme des objets au statut incertain, d’ici et de là-bas, présents et absents, matériels et symboliques, utiles et affectifs, que l’on aurait pris soin de protéger et de voiler.

Le visiteur de l’exposition peut s’installer dans l’appartement, toucher les meubles, ouvrir le réfrigérateur ou les placards : il entend alors d’autres sons que ceux du voisinage immédiat : les bruits des rues d’Alger, la rumeur des marchés, les conversations des appartements de Belcourt ou de Bab El-Oued, où se mêlent, inextricables, la langue arabe et la langue française.

 

 

 

répliques

répliques est une installation lumineuse et pérenne, conçue par Philippe Mouillon, qui puise son inspiration dans la tradition des jeux d’ombres et de lumières de l’architecture arabe, pour l’enrichir de l’imaginaire d’artistes contemporains originaires du monde entier.

Elle est située en plein cœur d’Alger, dans le ventre de la ville : le fameux Tunnel des Facultés.

Lorsqu’il pénètre dans le tunnel, à pied ou en voiture, le passant s’immerge dans une œuvre immatérielle englobant totalement sa perception. Cette installation est greffée sur le réseau d’éclairage public d’Alger, afin de s’allumer automatiquement et de composer ainsi d’heure en heure une mise en scène nouvelle.

Conçues par des artistes dont la recherche formelle et symbolique porte sur l’ombre et la lumière, ces graphies de lumière ont traversé la planète pour venir inscrire ici, dans le centre symbolique d’Alger, un imaginaire proliférant, à la fois singulier et universel. Les artistes invités sont Rachid Koraïchi, Daniel Laskarin, Farid Belkahia, William Kentridge, Gonçalo Ivo, Ene Kull, Ammar Bouras, Liz Rideal, Pinaree Sanpitak, Jyoti Bhatt, Richard Prince, Abderrazak Sahli, Meelis Salujärv, Gülsun Karamustapha, Ester Grinspum, Manisha Parekh, Denis Martinez, Rekha Rodwittiya, Sumi Wakiro, Lu Shengzhong, Nicola Durvasula, Adel El Siwi, Adlane Djeffal, Jacqueline Fabien.

Philippe Mouillon, Ester Grinspum,

Quelques ruses pour apprivoiser l’ombre

Répliques est dédié à l’homme de la rue, le marcheur infatigable du tunnel des Facultés.  J’ai passé tant d’heures à le regarder traverser le tunnel depuis ma première visite en janvier 2002, guidé dans Alger par Rachid Koraichi ! Tour à tour débonnaire, insouciant ou fourbu, parfois seul mais le plus souvent en grappes compactes et chaloupées, ce n’est jamais le même homme, la même femme qui s’immerge dans le tunnel, traverse le tube inscrit au plus intime d’Alger, pour réémerger au soleil quelques minutes plus tard. Cette expérience renouvelée paraîtra bien banale, mais il s’agit pourtant du tutoiement quotidien avec la ville souterraine, celle des fondations et des humeurs anciennes, la matrice des rêves, des ombres et des lumières.

Des lumières, justement ! Désormais le passant s’immerge pleinement en elles. Chaque traversée est pour lui une expérience unique puisque l’espace l’enveloppe jour après jour d’une manière nouvelle : chaque graphie de lumière a traversé la planète pour venir s’inscrire ici comme une égratignure ou parfois une eau-forte, s’inscrire là comme un tatouage ou comme une cicatrice. Car derrière chaque oeuvre, il y a comme un éblouissement, ce foisonnement du monde, cette diversité ivre du vivant, il y a un artiste à ce même instant quelque part dans le monde, et qui du Caire ou de Bangkok offre à Alger sa propre vision de la lumière, sa recette intime pour apprivoiser l’ombre.

Le Tunnel des Facultés est désormais un précipité d’imaginaires : voici pour le premier Opus (Octobre 2003) les cocktails d’ombres et de lumière d’Ammar Bouras, la geste éblouie de Rachid Koraichi, puis les génies majestueux, fragiles, incertains de l’égyptien Adel el Siwi, les ombres découpées de Gülsun Karamustapha, enfin venues de l’extrême ouest canadien, depuis l’île de Vancouver, les silhouettes ambiguës de Daniel Laskarin. L’Opus 2 (Mars 2004) associe la Brésilienne Ester Grinspum dont la batterie de casseroles semble joyeuse ou revendicative, William Kentridge qui colporte avec lui son monde d’errance perpétuelle, Denis Martinez enfin de retour au pays natal, Jyoti Bhatt plongé dans un imaginaire inscrit dans la forêt des temps, et enfin Lu Sheng-Zhong qui avec une étonnante simplicité résume l’érosion contemporaine des différences. Chaque oeuvre est là dans son unicité. L’une interpelle, l’autre rassemble, l’une s’envole, l’autre rythme et cadence le tunnel, l’une s’échappe, se dérobe, l’autre nous éprouve, l’une s’indigne, l’autre nous murmure…. Il n’y a plus une vérité mais cent histoires enchevêtrées, mille mondes insondables, vertigineux, à la démesure du monde présent.

D’autres Opus viendront ensuite, témoignant d’autres pratiques du monde, de ruses subtiles et fragiles émises depuis Johannesburg ou Vilnius. Ces images impalpables, dont la seule durée semble être celle de la persistance rétinienne, enracinent au cœur d’Alger une complicité quotidienne avec la lumière de l’autre.

Philippe Mouillon

Oeuvre originale de Meelis Salujärv

Oeuvre originale de Lu Shengzhong

Oeuvre originale de Jyoti Bhatt

Oeuvre originale de Rachid Koraichi

traversées

« traversées » tente de contribuer à un imaginaire contemporain de la haute montagne en instaurant un dialogue inédit entre la conquête du paysage montagnard par la marche, et le cheminement des mots, de la mémoire et des idées. Au fil de trois heures de marche, les images de Maryvonne Arnaud et les textes de Jacques Lacarrière,  Pascal Amel, Jacques Darras  et Hervé Planquois courent le long d’un sentier situé dans la vallée des Étançons, au pied de la face sud de la Meije. Cette traversée est une expérience du corps, durant laquelle nos souffles se confrontent et s’éprouvent à la permanence et à l’infini du paysage minéral. Le pas se mesure à la puissance d’un site naturel particulièrement grandiose, où la présence humaine est rare. Ce cheminement nous instruit sur cette limite de la présence humaine.

 

 

Extrait de textes originaux : Jacques Lacarrière

Cicatrices du sol, fils entre deux vertiges ou toiles de poussière entre deux horizons ?

Tracés par les milliers de pas des cheminants, ils sont voies d’aventure et réseaux de patience, miroirs et sceaux de nos efforts. Et sur chacun de leurs versants on peut lire partout l’ubac de nos fatigues.

Cheminer, ici, c’est ascendre. Côtoyer les nuages et surprendre le ciel en son intimité. Devenir voyeur d’azur et d’infini.

Au bout de ce chemin des cimes, je lis cette inscription : pèlerin des nuages, ici commence l’oratoire des vents.

Pérégriner : le plus beau verbe pour dire jadis le sens et le but du voyage. Pérégrin : le plus beau mot d’antan pour dire l’oblat et le pratiquant des chemins. Pèlerin : son double d’aujourd’hui, son frère en cimes et en vertiges.

 

Au terme de la montée, soudain et comme inattendu : le ciel. Pour lui, les monts s’écartent, les vallées s’incurvent, l’horizon se déploie. Et quel plaisir de sentir et savoir que là-haut, tout à l’heure, le ciel vous donnera audience. À condition que tout soit clair. En lui et surtout en vous.

Grandiose. Mot risqué, insolent mais qui veut dire au fond : oser ce qui est grand. Ici, la montagne a osé. À nous aussi, d’oser être grand, être haut. De nous mettre, le temps d’un essor, à l’école des aigles. D’apprendre comme eux à glatir dans l’azur. Glatir, la seule façon ici de parler aux montagnes.

Pierres amoncelées. Pierres éparpillées. La Terre elle-même jadis a dû choisir : rassembler ses enfants ou bien les disperser aux quatre vents. Enfants des quatre vents, les pierres des montagnes.

Sous la houle figée des versants, chaque pierre est balise immobile, écume pétrifiée de la mémoire des glaces.

Ayons toujours en vue l’humilité des pierres. Lourdes ou légères, denses ou friables, elles demeurent indifférentes aux joies, insensibles aux remords, étrangères à tout ressentiment. C’est pour cela qu’elles font partout cortège aux pentes comme aux gouffres, aux chemins comme aux cimes, aux neiges comme aux vents. Elles sont parures des solitudes et parements des altitudes. Demeurer où le sort les a jetées ou rejetées et résister au temps est leur unique but. Ayons toujours en vue la patience des pierres.

À la croisée des vents, il convient d’édifier pierre à pierre son havre et sa maison de certitude.

Cairns : bouées de pierre disposées tout au long des chemins d’éclairs et d’orages pour orienter et pour aider les naufragés de l’altitude.

Une à une, sur le socle nu des saisons, ces pierres déposées, distillées par le ciel, comme les stalactites de l’azur.

Je suis seuil et je suis chemin.

Je suis pierre qui dit l’horizon.

Je suis l’enclos des pas nomades.

Je suis paume où se lisent les lignes de l’ailleurs.

Trop loin. Trop lourd. Trop immobile. Roc ancré dans le sol, le sol inéluctable après les lendemains d’ivresse immaculée. Dépôt ou résidu d’un vertige glaciaire ? Débris ou déchet porté, emporté, transporté dans l’anonymat des moraines, et déporté dans les enclos du vent ?

Depuis des millions d’années, je gis. Orphelin du froid.

Lentes reptations des glaces qui avancent, oppressent puis se retirent. Et qui m’ont laissé là, témoin de leurs élans, de leurs désirs inaboutis.

Témoin aussi des griffes et des serres du vent : ces gerçures, cassures, vergetures, ces lézardes sur la peau fossile du temps.

Et maintenant, devenu nuit, livré aux ecchymoses des saisons, aux fantaisies du vent, aux érosions du temps, qui me délivrera du châtiment d’être immobile ? Qui me restituera la douceur erratique ?

 

Jacques Lacarrière