Invité(e)s en résidence au ZUTTOSOKO Art Center durant le mois de mai 2025, nous avons découvert Litate, un village situé entre la ville de Fukushima et la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, un Japon rural d’une grande beauté où de nombreuses rizières structurent le paysage. Le parcellaire est minuscule, assez proche de celui des ostréiculteurs de l’Atlantique qui eux aussi ouvrent et ferment des vannes pour maintenir le rien d’eau nécessaire. Lors de nos premières conversations avec nos partenaires Tao YOICHI et Jun YANO du ZUTTOSOKO Art Center, la situation apparait fragile car l’enjeu de ce monde rural est de parvenir à cultiver des sols désormais fortement radioactifs.
Pour mémoire, les composants radioactifs échappés dans l’atmosphère lors de la catastrophe n’ont pas les mêmes durées de rayonnement, le césium 134 perdant la moitié de sa radioactivité en 2 ans, ce qui signifie que cette radioactivité est aujourd’hui négligeable, le césium 137 perdant la moitié de sa radioactivité en 30 ans, ce qui signifie que cette radioactivité est aujourd’hui encore très active à Litate. C’est pourquoi le gouvernement japonais et la société d’électricité responsable de la centrale atomique ont choisi de faire ratisser les sols au bulldozer afin de prélever la couche supérieure sur environ 5 centimètres, puis d’enfouir ces terres ou de les emballer dans d’énormes sacs étanches posés comme des pions dans l’échiquier du paysage.
Afin de compenser ces terres prélevées, les sols agricoles ont souvent été recouverts de terres prélevées dans les sous-bois de la montagne. Mais le résultat de cette lourde méthodologie n’aboutit pas à un sol fertile. Les paysans qui s’appuyaient sur des savoir-faire extrêmement raffinés et accumulés par des générations de cultivateurs de rizière semblent découragés et ne cultivent guère plus. Une nouvelle phase d’ingénierie consiste aujourd’hui à accompagner les agriculteurs, en les invitant à développer une agriculture hors-sol…. Le paysage rural se couvre ainsi de serres, de panneaux photovoltaïques et plus rarement de cultures appareillées d’une infrastructure associant éclairage, goute à goute et apport chimique.
Ces paysages de Fukushima sont ponctués de sanctuaires shintoïstes assez discrets, soulignant un arbre remarquable, une source ou un rocher extravagant par quelques pierres dressées, souvent très anciennes et gravées de quelques mots ou parfois d’un personnage humain ou d’un animal. Ces repères animistes apportent une épaisseur au paysage, nous rappelant combien ici les signes offerts par la nature ont été ausculté et interprété sans relâche depuis des temps anciens.
L’amnésie des décideurs ayant pourtant choisi de construire la centrale atomique Fukushima Daiichi dans une zone exposée au tsunami apparait d’autant plus extravagante… Les conséquences de cette légèreté sont aujourd’hui omniprésentes, puisque l’avenir de cette province Japonaise repose sur sa capacité à cultiver des sols désormais radioactifs. La technostructure responsable du désastre propose de transformer les pratiques agricoles antérieures par de l’ingénierie hors-sol associant décapage des sols, substrats artificiels, intrants chimiques, irrigation goutte à goutte et informatique.
Peu d’habitants ont choisi pourtant de revenir chez eux et ce n’est que lentement que nous comprenons que la plupart des maisons sont vides d’habitants. La nature risque d’étouffer rapidement ce monde désormais en friche. Les promesses de cette terre dévastée sont bien tâtonnantes.
Problématisation et réalisations :
- La maison des liens (Philippe Mouillon)
Le sol du village d’Iitate a été lourdement contaminé par le panache radioactif transporté par le vent depuis la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, le 11 mars 2011.
Cette radioactivité est imperceptible pour le corps humain, ce qui est très troublant. L’un des rares signes tangibles de cette crise sanitaire est le nombre considérable d’habitants ayant quitté la zone, abandonnant leurs foyers pour reconstruire leur vie ailleurs. Ces maisons vides témoignent de vies brisées à un moment précis de l’histoire humaine. Elles se dressent désormais dans le silence, à l’écart du cours de la vie quotidienne.
C’est pourquoi nous avons choisi de nous concentrer sur ces maisons inhabitées, pour en faire des marqueurs — des témoins cristallisant l’expérience violente de 2011 — afin qu’elle puisse être transmise aux générations futures.
J’ai choisi de créer une maison archétypale, une forme universelle proche de celle que dessinent les enfants du monde entier. Elle présente une structure singulière composée de tôles d’acier pliées, dont la stabilité est assurée par de simples cordages, permettant aux éléments métalliques de bouger et de vibrer les jours de vent. Ces cordages ancrent cette construction précaire dans le paysage. À l’intérieur, la maison abrite un tapis de coquilles d’escargots, des animaux qui ne se séparent de leur habitat protecteur qu’à la mort. Cet esquisse d’habitat chevauche un rocher qui évoque au contraire la stabilité du temps.
Cette fragilité reflète celle de l’humanité elle-même. Car ici, à Iitate, les générations antérieures furent durant des siècles attentive à leur environnement, parsemant le paysage de petits sanctuaires shinto pour honorer les qualités de la nature, sources, rochers remarquables, arbres extravagants — et pour la remercier de ses bienfaits.
Ce lien avec la nature et cette sensibilité transmise de génération en génération semblent aujourd’hui rompus, de façon spectaculaire ici à Fukushima, mais aussi dans le monde entier. L’attention de l’humanité s’est détournée du sol sous nos pieds. Et ce désintérêt s’est accompagné d’une exploitation intensive et d’une maltraitance généralisée, qui provoquent l’effondrement des équilibres écosystémiques essentiels à l’habitabilité terrestre.


- Tremblements (Maryvonne Arnaud)
Au cours de la résidence de mai 2025, j’ai découvert et observé notre environnement avec un immense plaisir — une joie enfantine devant de petits sanctuaires, des pierres sculptées en forme d’animaux ou couvertes d’inscriptions, une rangée de statuettes coiffées de bonnets et parées de bavoirs rouge vif, ou encore un arbre taillé pour ressembler à un caniche. Pourtant, je ressentais simultanément un profond trouble face à mon incapacité à interpréter, lire ou saisir la nature de ce monde — un univers invisible et inaccessible à mon imagination.
Ce sentiment de malaise était accentué par l’invisibilité d’une radioactivité potentielle et par son impact sur la nature qui nous entourait. J’éprouvais un sentiment de déséquilibre — un tremblement intérieur — face à la luxuriance du paysage et à l’impossibilité de se promener en forêt depuis le 11 mars 2011. Mon attention était fréquemment attirée par les serres parsemant le paysage ; elles m’évoquaient le cycle des saisons, la renaissance, l’espoir du printemps, les soins prodigués aux plantes et la joie de voir une graine se transformer en fleur ou en légume. C’étaient des lieux propices à la culture — permettant aux graines comme aux rêves de germer, de croître et de trouver protection.
J’ai choisi d’utiliser moi aussi une serre abritant des bacs qui accueillent de petits jardins — certains composés de photographies montées sur ressorts, d’autres suspendus. Il s’agit de jardins en mouvement — instables et fragiles — mêlant pierres naturelles ou sculptées, sculptures, statuettes de Jizō, plantes, petits monticules de terre, mousses et parcelles de sol. De petits récipients d’eau reflètent le ciel et des fragments de miroirs suspendus sont disposés parmi les photographies pour en multiplier les vibrations. Cette installation reflète la fragilité de notre monde, l’importance des arbres, des animaux, du vent et du ciel, ainsi que la nécessité de prendre soin de la vie qui nous entoure.



En renouvelant le processus année après année, avec des artistes du monde porteurs de visions culturelles du sol, ZUTTOSOKO vise à obtenir un patrimoine unique et d’un type nouveau, lié à l’histoire spécifique du site et pourtant d’une portée universelle. Cette démarche se nomme Satoyama (里山) et exprime une vision japonaise de la coexistence harmonieuse entre l’homme et la nature.