• L’École Universitaire de Recherche ArTec a pour vocation de favoriser les articulations originales entre recherche et formation supérieure (master, doctorat) entre création artistique, cognition et technologies numériques, entre humanités, ingénierie, design et sciences sociales, entre campus universitaires, institutions culturelles, activismes associatifs et entreprises privées. Elle repose sur un partenariat avec un large ensemble d’institutions universitaires et culturelles : BNF, Centre Pompidou, Archives Nationales, Gaité-Lyrique…. Le champ de recherche concerné est circonscrit par son intitulé : Arts, Technologies, numériques, médiations humaines et Créations. L’art, la création et les technologies apportent une dimension particulière de questionnement et d’ouverture aux enjeux fondamentaux des médiations humaines, sur le plan culturel, social et politique. Les créations artistiques constituent ici à la fois des terrains et des méthodes privilégiés pour mieux comprendre les enjeux des mutations en cours. Ce rendez-vous associe étudiant.e.s, enseignant.e.s, chercheur.e.s, artistes et curieux.ses, pour tenter de projeter des imaginaires futurs, au-delà des formes instituées.
  • Le Conseil Externe de l’ArTeC se compose de Maryvonne Arnaud, artiste, animatrice du Laboratoire à Grenoble et de la revue local.contemporain ; Noel Fitzpatrick, professeur de Philosophie et esthétique et doyen de la Graduate School of Creative Arts and Media (GradCAM) affiliée à la Technological University Dublin, Irelande ; Alain Fleischer, artiste, directeur Le Fresnoy, Lille ; Benoît Hennaut, directeur de l’École nationale supérieure des Arts visuels de La Cambre, Bruxelles, Belgique ; Philippe Mouillon, artiste, animateur du Laboratoire à Grenoble et de la revue local.contemporain ; Marie-Hélène Pereira, directrice des programmes de la Raw Material Company, Dakar, Sénégal ; Catherine Quéloz &  Liliane Schneiter, professeures en histoire de l’art, ex-directrices du programme CCC d’études critiques curatoriales cybermédias de la HEAD, Genève et coordinatrices de la Plateforme Indépendante de Recherche et de Pratique Doctorale (IRPDP) en Suisse.Chacun d’entre eux est sollicité pour réagir, imaginer, interroger, se projeter à partir des formes imaginaires nouvelles proposées, plus ou moins émancipées des références dominantes, des postures correctes, des horizons autorisés, nécessaires ou soutenables.

Voici un extrait des notes de Philippe Mouillon en réponse à cette sollicitation :

Faut-il prendre un chien ? s’interrogeait Alain Damasio en nous présentant l’École des vivants, ce lieu de trans-formation polytique qu’il installe actuellement aux environs de Sisteron. C’est une question qui traverse l’humanité depuis le néolithique. Faut-il prendre un chien ? Oui, si nous voulons protéger le domestique du sauvage, Non, si nous ne voulons pas bouleverser les écosystèmes présents au-delà de la Domus. Ce scrupule pour les équilibres extérieurs fut rare dans l’histoire de l’humanité. Nous avons même envoyé sans vergogne des chiens en orbite autour de la Terre, c’est-à-dire sans nous accorder avec eux sur la mission, estimant sans doute qu’ils n’avaient pas l’expertise suffisante. Pourtant, si nous acceptions parfois de nous déprendre, alors nous ne prendrions pas de chien, mais un chien pourrait nous prendre. Nous pourrions lui proposer d’associer nos horizons, comme le font les bergers pour lesquels le chien est comme une prolongation hybride de la main, ou comme ces paysans-chasseurs étudiés par l’ethnologue Charles Stepanoff[1] et qui se disent possédés par la terre, l’arpentant en tentant de se placer d’un point de vue qui s’échappe, celui du lièvre ou du sanglier, ce qui nécessite d’intégrer en soi la perspective du chien. Ces zones floues contrariant les distinctions nécrosées entre nature et culture, humanité et animalité, intriguaient déjà Xénophon[2].  Il pourrait être utile de se les réapproprier pour aborder moins naïvement notre nouvelle condition terrestre.

Car nos références communes sont hélas, simplement, les références dominantes. La colonisation des imaginaires par les stars de la finance, dont les collections d’art contemporain rythment désormais les calendriers culturels, et par les oligopoles du numérique, dont la capitalisation financière infinie est sans équivalent historique, nécessite de convoquer des approches plus incorrectes comme le fait le philosophe Jaime Vindel[3] lorsqu’il parle d’esthétique fossile[4] en mettant en évidence les liens de dépendance et de complicité entre les imaginaires du progrès industriel et les intérêts des multinationales de l’extraction pétrolière et gazière. Nous pourrions en ce sens parler aujourd’hui d’une esthétique du clic et proposer, en réplique, d’entamer la formation universitaire par une décarbonisation des imaginaires afin de parvenir à faire chorale, chant commun, car il n’existe sans doute pas d’autre horizon soutenable.

Mais au-delà des chiens, les écosystèmes sont perturbés par les avions de chasse, comme nous le rappelle le bioacousticien Bernie Kraus observant combien les crapauds ont besoin de chanter en chœur, de faire chorale[5], pour échapper à leurs prédateurs et séduire leur âme sœur. Cet accordage du chœur des crapauds nécessite environ 45 minutes, cruellement déchiré par le passage du mur du son des avions militaires qui ruine ainsi les efforts de chant à l’unisson et permet aux prédateurs de les déguster goulument.

Derrière son apparence ludique, l’industrie numérique est une industrie de chasseurs, particulièrement gourmande de financements militaires. Dans son Bestiaire de l’anthropocène[6], Nicolas Nova nous signale que certaines armées entrainent des rapaces à intercepter des drones. D’autres, ou les mêmes, invitent des auteurs de science-fiction à imaginer des menaces sournoises car inattendues. Nous pourrions proposer, en réplique, de compléter la formation universitaire par une sensibilisation aux menaces, à nos aveuglements collectifs devant les prédateurs.

Mais la leçon principale de l’exposé de Nicolas Nova reste la recherche obstinée du contexte. Notre nouvelle condition historique nous impose de sortir à marche forcée de notre sphère climatisée et décontextualisée, notre immense Domus anthropisé, pour penser et panser les conséquences de cette situation nouvelle. Les externalités ne sont plus là où nous les imaginions et nous semblent devenues toxiques. Nous pourrions proposer, en réplique, de poursuivre la formation universitaire en entrainant à la perception d’indices furtifs, principalement situés hors du Domus académique, puis à leur amplification et mise en perspective en intégrant la perspective du chien, ou celle du réparateur de smartphone[7] ou de toute autre altérité, c’est à dire en acceptant de nous déprendre pour accueillir et méditer les divergences dynamiques discrètes.

Enfin, j’ai encore en mémoire la joie vécue en découvrant les Voices of rain forest recueillies par l’ethnomusicologue Steven Feld[8], ces merveilleux chants d’oiseaux et de bestioles diverses qui sont, pour la communauté des Bosaviens habitant en forêt tropicale de Papouasie-Nouvelle-Guinée, non pas l’expression des écosystèmes mais les chants nocturnes des ancêtres. Et j’ai songé alors au poids considérable de la tradition du Jugement dernier dans nos sacs à dos d’européens imprégnés de monothéisme. Comme ce doit être bon et apaisant d’écouter les ancêtres twitter la nuit ces gazouillements extravagants. Non pas pour vivre en innocence, mais pour gagner en intensité. Les expériences de désorientation proposées par Yves Citton et l’équipe ArTeC, en sortant des programmes établis de transmission des savoirs, butent évidemment sur la difficulté de repenser la légitimité et les méthodes comptables de cette pesée des âmes qui achève chaque année universitaire, mais elles œuvrent cependant en nous, élargissant nos capacités d’échappée aux orthodoxies ambiantes.

[1] Charles Stépanoff L’animal et la mort. Chasses, modernité et crise du sauvage Ed la Découverte 2021

[2] Xénophon L’Art de la ChasseLes Belles Lettres, 1970

[3] Jaime Vindel  Estética fósil.Imaginarios de la energía y crisis ecosocial Ed Arcadia (Barcelona) 2020

[4] https://modernidadesdescentralizadas.com/projets/esthetique-fossile/

[5] Cité par Pascale de Senarciens et Ella Gouet, étudiantes du master ArTeC

[6] Nicolas Nova A Bestiary of the Anthropocene: On Hybrid Minerals, Animals, Plants, Fungi Ed Onomatopee 2021

[7] Nicolas Nova Dr. Smartphones: an ethnography of mobile phone repair shops, 2020

[8] Cité par Jonhatan Larcher (post-doctorant ArTeC) et Damien Mortier