face to face

Inventer un dispositif pour l’espace public ruiné de Johannesburg est une tâche complexe. Dès son premier voyage, Maryvonne Arnaud fut séduite par l’incroyable diversité humaine de la ville. Toujours attentive aux bricolages de survie des populations des mégapoles, elle fut ici alertée par les usages quotidiens du sous-prolétariat noir qui circule dans des milliers de combis, sorte de minibus de transport en commun à l’économie informelle. Elle composa rapidement ces éléments en proposant aux habitants qui le souhaitaient de réaliser leurs portraits photographiques, puis de monumentaliser ces visages et d’en recouvrir les flancs des combis. 

Parallèlement, Laboratoire contacta douze d’écrivains originaires d’Afrique ou de la diaspora noire dans le monde en leur proposant de légender ces portraits. 

Une fois en possession des textes de Nurrudin Farah, Mia Couto, Ahmadou Kourouma, Tahar Ben Jelloun, Emmanuel Dougala, Lesego Rampolokeng ou Maryse Condé, il restait encore à accorder cette intervention urbaine à la réalité de l’illettrisme d’une part, et à la tradition de l’oralité dans les cultures africaines d’autre part. Les textes furent traduits dans la pluralité des langues en usage en Afrique du sud (anglais, afrikaans, zoulou, xhosa, zwazi, ndebele…), puis enregistrés sur cassettes afin d’équiper les radios des combis recouverts des portraits. 

L’exposition mobile pouvait débuter. Durant trois mois, une vingtaine de véhicules firent la navette d’un bord à l’autre de Johannesburg, en tentant d’en suturer les béances.

Commentaire de Catherine Blondeau (Directrice de l’Institut Français d’Afrique du Sud)

Il n’y a pas de transports publics à Johannesburg – ou si peu : quelques «double decker» à l’anglaise, très décatis, qui fument très noirs et ne passent qu’une fois l’heure, quand ils ne tombent pas en panne. Notez qu’ils ne desservent de toutes façons pas les townships, les ghettos noirs où vivent pourtant la majorité des Sud-africains qui n’ont pas de voiture. Alors les gens circulent en combis, ces minibus-taxis privés qui sillonnent la ville à toute allure en klaxonnant. Chaque matin et chaque soir, ils s’en remettent à Dieu au moment de monter à bord. C’est que l’industrie des taxis est comme une mafia en état de guerre endémique : pour y maintenir les profits, on pratique des prix très élevés, on entasse les passagers, on n’entretient pas les véhicules, on sous-paie des chauffeurs qui conduisent sans permis, et on fait tuer ses rivaux s’ils s’aventurent trop près de son territoire.

Faire un projet d’art public sur ces mêmes combis, en pleine période de bras de fer entre la municipalité et les associations de propriétaires, en faire les médiums d’une œuvre, il fallait oser ! Ce n’était pas pour effrayer Maryvonne Arnaud, tellement attachée à l’inscription de ses projets dans le tissu urbain, tellement soucieuse de pertinence. Et puis franchement, les combis, quelle plus belle icône de la mobilité de cette Afrique du Sud qui n’en finit pas de se réinventer, de fuir en avant, et qui n’est jamais là où on l’attend ?

« Face to face » est une exposition mobile et aléatoire, inventée pour un pays où c’est la seule façon de s’adresser au public car c’est un pays où l’espace public reste à conquérir ! L’autobus se fait salle d’exposition. Il n’attend pas le spectateur, il ratisse la ville et charge avec lui le spectateur. Les flancs sont recouverts en totalité de portraits monumentaux d’habitants de Joburg, visages graves d’individus tirés pour un instant de leur anonymat et qui ont prêté leur image au projet en le comprenant bien, parce que oui, qu’ils soient indiens, noirs, blancs, ou métis, ils sont avant tout d’ici, ils pleurent et rient avec cette ville folle, l’une des plus grandes et plus cosmopolites mégalopoles africaines ! À l’intérieur des combis, les radiocassettes prennent la relève des photographies, et dans la pluralité des langues en usage dans la ville, en Anglais, en Zoulou, en Afrikaans, … diffusent les textes originaux d’une dizaine d’écrivains (1).

Pour chaque écrivain, ces portraits sont en quelque sorte les indices déclencheurs d’histoires infinies. Les textes concis, quelque part entre le haïku, la brève et la légende, composent avec les photographies mille visions du monde, les reflets instables, illimités de la luxuriante diversité de cette ville-monde. Ces textes s’enracinent dans les portraits, explicitent ce qu’on peut lire de ces destinées, en de surprenantes interprétations, des dérives fabuleuses qui tirent ces hommes et ces femmes des rues de Johannesburg vers la lumière.

« face to face » a marqué Johannesburg. Les gens qui l’ont vu circuler dans leurs rues ont été touchés par sa force. L’Institut Français d’Afrique du Sud est fier d’avoir contribué à le rendre possible.

(1) il s’agit de Ahmadou Kourouma, Emmanuel Dongala, Nurrudin Farah, Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé, Mangla Langa, Lesego Rampolokeng, Ivan Vladislavic, Chris Van Wyk,  Mia Couto, Sylvie.Germain.

Textes originaux :

Nos différences nous bousculent. Je suis Indien, je suis rouge, je suis Africain, je suis blanc, je suis noir, je suis zoulou, ma peau est blanche, ma peau est noire comme un cœur qui chante le bonheur de vivre dans la diversité, dans les couleurs de toutes les épices.

Peau noire, peau rêvée dans un destin cruel. Peau blanche, rêve sur rêve, rêve de lumière, mais c’est le même sang qui coule dans les veines de l’espoir, dans les ruelles de l’évidence.

Tahar Ben Jelloun

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Il n’y a pas de pierre précieuse sans ses grains de poussière.

Nuruddin Farah

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Une certaine étrangeté, la ride légère du regard. Comme si cet enfant interrogeait le monde, ce

même monde qui l’invite à abandonner l’enfance. A la commissure des lèvres, le sourire peu à peu

s’éteint, effaçant l’innocence qui ne servira plus après l’enfance.

On devine le tout : le sari, les couleurs, les parfums. Comme si une âme entière se dévoilait dans

le sourire ouvert. Les rares fils blancs de la chevelure n’arrivent pas à neutraliser la jovialité. La

femme sort de la photo, elle n’accepte pas le cadre du portrait.

La rondeur du visage, soulignée par l’arc du bandeau. Et la fente des yeux où se décèle une joie

contenue, orientale. Cette Afrique est déjà Orient, nous sommes des êtres de frontière entre des

mondes divers.

Mia Couto

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Braise, braise

Tisons de tes yeux

Sous le diademe de tes cheveux

Crepus.

Ton sourire timide luit comme

Le devant-jour

Braise, braise

Tisons de tes yeux.

Tes yeux portent la gravite de l’espoir

Et le serieux des lendemains

Qui ne connaissent pas la peur

Braise, braise

Tisons de tes yeux,

Ta beaute foudroie

Malfini qui plane

A hauteur de soleil

Braise, braise

Tisons de tes yeux,

Es-tu ange ou demon?

Lapin ou Zamba?

Comment le savoir?

Maryse Condé

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Eclatant de rire

Avec les épaules qui s’agitent sous l’exultation

Le garçon s’interroge sur le futur

Et sur l’arrivée de la nouvelle nation

 

Dans cette perplexité joyeuse il observe les visages

Qui s’étalent sur les pages des hebdomadaires

Les jeunes aussi bien que les vieux sans dignité

Rêvent du temps où ils n’étaient que des collégiens radicaux

 

Les visages sont les restes de la mémoire collective

Pourvus de la sagesse des temps anciens

Qui fouille dans les profondeurs de l’entrepôt

Et qui a le pouvoir d’invoquer les images soulageantes

 

Les sourires, les renfrognements, les grimaces ou la force d’âme

Les symboles de joie, de peine, de perfidie ou de courage

Sont gravés en sang sur les visages

Et parlent de vie, de mort et de plénitude éternelle

Mandla Langa

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tête à nattes / tête à pattes

pimpant tapis d’poils

plante là ta peur du pire

ce millénium de merde

botte lui l’arrière-train

boxe en cadence, boxe et tape

va y cool au cœur du guerrier

grince et grippe l’ankylose

rap ou rock te prend la tête

l’harmonie anorexique

tambour saoulé

tambour et basse

etouffent un sanglot de vomi

Lesego Rampolokeng

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Point n’est besoin de parures d’or : une touffe de

cheveux, un sourire, et la beauté du monde éclate sur un visage.

Un papillon sur une fleur

Une couronne sur la tête d’un roi

Une touffe de cheveux qui parade

Sur un front dégarni

Tout est parure, tout est beauté.

Emmanuel Dongala

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Je passe un peigne lentement dans mes longs cheveux noirs

J’en retire le boucan de la circulation de Jo’bourg

Les cris des marchands ambulants et 99 centimes

Les plusieurs langues qui se bousculent

La fumée, les trottoirs se déroulant

Qui sont peints jaune mangue, rouge tomate

Où les épis de maïs deviennent or

Et les saucisses éjaculent leur colère graisseuse

Tout le grabuge électrique de Jo’bourg. Jusqu’à

Ce que tout ce qui me reste soit mon doux sourire

Chris van Wyk

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