Migrations contemporaines en Méditerranée 

Un dispositif multimédia de Maryvonne Arnaud

> Textes originaux : Erri de Luca

> Traduction : Danièle Valin

> Textes complémentaires : Erri de Luca extraits de ALLER SIMPLE   (éditions Gallimard 2012)

> Conception générale et prise de vues : Maryvonne Arnaud

> Montage images et sons : Guillaume Robert

> Voix : Sophie Vaude, Jean-François Matignon, Dominique Laidet,

> Conseil scientifique : Anne-Laure Amilhat Szary, Alain Faure, Yves Citton

Étude préparatoire (mai 2016) : boucle vidéo de 22 minutes

Diffusion en avant-première :

> au CHRD/Lyon, les 28 et 29 mai 2016 en clôture de l’exposition « Rêver d’un autre monde».

> au cinéma Utopia / Avignon, chaque jour impair à 11H du 7 au 25 juillet 2016 

> à MC2 / Grenoble, lors des Etats généraux des migrations organisés par la Cimade

 

www-DSC_1609

A regarder les premières images réalisées par Maryvonne Arnaud à la lisière européenne de la mer Egée, on est frappé par l’invraisemblable coexistence de plusieurs mondes symboliques : la fin des frontières et de la géographie promise et vantée par le libéralisme économique et financier dont le flux de marchandise circulant sans entraves est rappelé ici par les énormes cargos traversant l’horizon, ensuite le monde à portée de main des touristes occidentaux consommant paresseusement de la plage et du soleil, puisque ces plages enchantent bien souvent les dépliants touristiques des agences de voyages occidentales ; enfin la dépendance si fragile des migrants qui risquent leur vie et celle de leurs enfants à franchir sur des canots pneumatiques un bras de mer insignifiant.

L’artificialité de la situation est si criante que nous tentons désespérément de nous en distraire ou de nous en défendre. Rien, en effet, ne sépare ces migrants de nous-même, et les transporter confortablement de la côte orientale de la mer Egée à la côte occidentale ne pose aucune difficulté logistique. Les ferrys sont là, et le prix de la traversée est de quelques euros.

Mais ces individus sont volontairement abandonnés à leur sort et doivent franchir dans la nuit ces quelques kilomètres tragiques de Méditerranée. Ils sont seuls au monde, ne sont plus rien, ne comptent pour rien. Ils apportent chez nous de lointains bruits de guerre, l’odeur nauséabonde des maisons ravagées et des villages brûlés, du chaudron de l’inconnu, de ce qui ne nous intéresse pas particulièrement, de ce sur quoi nous n’avons pas grand-chose à dire, comme l’écrit Zygmunt Bauman lorsqu’il tente de comprendre la paranoïa croissante pour les questions de sécurité. Ils sont bannis, illégaux, surnuméraires, clandestins, migrants ….

L’asymétrie de leur destinée et de la nôtre n’est qu’un hasard historique et nous le savons, et nous leur en voulons de nous rappeler combien notre environnement démocratique ne tient qu’à un fil, tissé d’injustices et d’échanges économiques cyniques, fil que nous pourrions pourtant activement consolider en ne cédant rien de nos fondements.

En ce sens, la diffusion accélérée des images de MA nous rappelle combien cette tragédie est grotesque puisqu’elle n’occupe l’espace médiatique que par vagues discontinues, en fonction de notre propre actualité sportive ou du caractère spectaculaire des corps échoués sur les plages, mais que pourtant ce grotesque nous imprègne et nous hante.

Dans son célèbre « Bréviaire méditerranéen », Predrag Matvejevi écrit de la Méditerranée qu’elle est le liquide amniotique de notre civilisation. Cette matrice est-elle condamnée à n’enfanter que des génocides et des exodes vague après vague, et pour la nuit des temps ?

Filmer les arrivants par Daniel Bougnoux

Maryvonne se pose cette question, qui est celle de l’énonciation, et (avec Yves Citton) des « régimes d’attention ». Elle a saisi (de façon très répétitive mais jamais « en rafale ») les scènes de débarquement, dont elle propose un montage quasi cinématographique. Les images ainsi juxtaposées et projetées en accéléré tendent au mouvement, sans tout-à-fait y parvenir ; notre vision saccadée demeure celle d’un presque-film, ou la proto-réalisation d’un début de cinéma, esquissé mais pas vraiment réalisé ; ici la photo s’efforce au cinéma, mais demeure échouée à son seuil. Ce dispositif est par lui-même frappant, très émouvant, et la technique choisie apporte un message, mais lequel ?

Tout film est en lui-même promesse de mouvement, et d’échappées belles. L’invention des frères Lumière coïncide pleinement avec notre société liquide, touristique, parcourue de flux en tous genres (vacanciers, financiers, économiques, informationnels…) ; par le cinéma nous nous évadons, nous nous identifions à un imaginaire du fluide, nous planons ou ne cessons d’échapper à nos propres frontières. Il semble que la photographie en revanche nous assigne à résidence ; échouant par nature à montrer le mouvement, elle privilégie les moments, les scènes de genre, l’arrêt sur image, le temps immobile de l’intériorité ou de la mémoire. Elle peut aussi fortement cadrer ses représentations, circonscrites ou localisées dans un espace et un temps donnés. Or, n’est-ce pas ce qui arrive (négativement) aux migrants ? Tous habités d’une promesse de mouvement ou d’échappée, palpable dans leurs regards si intenses au moment du débarquement, ils vont peu à peu s’enliser parmi des chicanes administratives (les corridors barbelés de Moria à Lesbos) et dans la vie stagnante des « camps ». Les images saccadées, pré-cinématographiques de Maryvonne nous le rappellent : porteurs d’une promesse de passage fluide et d’images-mouvements, les arrivants échouent à arriver, leur mouvement est stoppé, leur vie cadenassée ou recadrée par d’autres. Ils n’accèdent pas à la grande écriture du cinéma, ils ne dépassent pas le petit cadre ou le micro-récit de la photo, ils s’échouent.

Une autre caractéristique, aussi technique qu’éthique de ces photos, c’est bien sûr le passage du plan large au plan serré ou rapproché sur les visages, ou sur les objets abandonnés qui jonchent la plage. Au début on ne voit qu’un bateau, posé sur l’horizon où la mer le malmène ; jusqu’au débarquement nous ne distinguons qu’une foule anonyme, indistincte de pauvres gens, métonymie banale de cette misère du monde qu’il n’est pas question, selon un mot devenu célèbre, d’accueillir toute… Mais voici que ce tout se fragmente, s’analyse. Bientôt un visage se détache, un acteur s’individualise, le geste d’une femme protégeant son enfant, la vocifération muette à l’écran d’un homme agrippant un boute et notre vue s’humanise, l’histoire nous concerne, il faut tendre une main secourable aux inconnus, rencontrer ces regards, leur rendre un sourire. La foule, une statistique chiffrant les milliers de migrants morts en mer émeuvent médiocrement ; la photo du petit noyé Aylan au corps abandonné sur une plage nous bouleverse, et fait le tour du monde…

Notre imagination est ainsi faite que notre compassion s’attache à des individus, à un destin personnel, alors que le collectif nous endort ; le nombre, la masse ne nous concernent pas. Quand, rappelle Finkielkraut, les nazis ouvraient les portes des wagons à l’arrivée aux camps, ils avaient soin de transformer leurs victimes en troupeaux d’animaux, pressés à coups de cravache pour en faire autant de marchandises à traiter, de « Stucken », sans jamais croiser un visage, un regard qui auraient pu réveiller en eux la conscience morale. Or le visage cadré par la photo excelle au contraire (et il faut bien sûr rappeler ici Lévinas mentionné par Yves Citton) à remuer notre conscience de partager la même humanité ; dans ses photos, Maryvonne étend ce sentiment d’humanité déchue et en souffrance aux humbles objets, sandales, anoraks ou gilets de sauvetage laissés épars sur la plage.

Ce dispositif technique du gros plan ou celui de l’arrêt sur image ont donc une force éthique, évidente dans « En vie ». Là où (par la force du nombre) une administration débordée trie les hommes comme des bestiaux, là où les frontières se ferment et entassent entre les rails du chemin de fer interrompu des familles désoeuvrées privées d’abri, il est essentiel de nous rappeler que ce que nous voyons quasi quotidiennement sur nos écrans n’est pas un flot mais une succession de destins poignants, de vies en quête d’aide et de salut. Le non-film de Maryvonne fait partie de ces gestes humanitaires très simples des Grecs qui, à Lesbos, tendent aux arrivants un bol de soupe, une tasse de thé chaud… La photographe leur rend leurs visages, une parcelle de leur identité ; et à nous, tentés de prendre toujours et partout la confortable attitude du spectateur, les saccades et les soubresauts de l’image rappellent que nous ne somme pas exactement au spectacle, ils secouent ce banc tranquille d’où nous contemplions la mer.

 

Avec le soutien du ministère de la culture et de la région Auvergne-RhôneAlpes dans le cadre de l’Appel à projet Mémoires du XXe siècle, du CHRD de Lyon, du cinéma Utopia d’Avignon, du Printemps du Livre de Grenoble, de la Maison de la culture de Chambéry