Mauvais temps

La Mer Égée reste celle d’Homère.
Cette fois-ci, il n’est pas question des vents d’Éole qui poussèrent Ulysse loin d’Ithaque.
Cette fois-ci, c’est la terre d’abordage qui refuse le débarquement et l’arrivée.
Cette fois-ci, le naufrage est une volonté terrestre.

Erri de Luca

Les canots se remplissent de passagers quand le bateau coule.
Ces canots se sont remplis parce que la terre a coulé.

Erri de Luca

 

La robe rose aux fines broderies épouse la forme des galets. Son éclat est un sourire de fusillé à l’encontre de l’anthracite du ciel qui le tient en joue. Il résistera un temps encore à l’offensive du sable et des embruns.

A côté de la robe, traîne un laisser-passer qu’on a glissé dans une pochette transparente. On le devine plein de bonne volonté, avec ses tampons, ses signatures et sa photo d’identité qui pourtant n’y auront pas suffi.

Car comme la vaguelette d’il y a un instant, la vie s’est retirée. Entre l’habit de fête que l’on a choisi d’emporter et de garder jusque là malgré tout et le cynisme des autographes arrachés aux offices obscurs, le cœur a renoncé.

Flairé l’antagonisme définitif.

Pris la mesure du désespoir porté par l’asymptote du chemin.

Cessé de battre.

Antoine Choplin

Article paru dans le petit Bulletin du 25 Avril 2017

Le plaidoyer pour l’humanité de Maryvonne Arnaud

Comment aborder la crise migratoire avec justesse ? La photographe grenobloise Maryvonne Arnaud prend le problème à bras le corps pour un « Mauvais temps » qui se décline aussi en installation et en vidéo, avec une justesse renversante. Une exposition forte à découvrir à la Bibliothèque centre-ville de Grenoble.
LE VENDREDI 21 AVRIL 2017 PAR CHARLINE CORUBOLO

Le plaidoyer pour l’humanité de Maryvonne Arnaud

Crédit Photo : Charline Corubolo

Mauvais temps

Installation de Maryvonne Arnaud
Bibliothèque Centre Ville 10 rue de la République Grenoble

Jusqu’au 6 mai 2017

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Dire que l’ère est viciée, que l’air du temps est mauvais est un euphémisme en ce début de XXIe siècle. Entre les discours excluants et les images venant du terrain, il est difficile de trouver le recul adéquat pour aborder la crise migratoire actuelle. Mais leMauvais temps de Maryvonne Arnaud, qui se déploie actuellement à la Bibliothèque centre-ville, le fait avec authenticité et pudeur. Photographies, installation et vidéo agissent de manière percutante sur la conscience, notamment grâce à la finesse de la scénographie.

Suite à de multiples voyages à Athènes, Idoméni mais aussi sur les îles de Lesbos et de Chios où arrivent par vagues des migrants de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak ou encore d’Iran, l’artiste grenobloise a composé un carnet de mer visuel où le renversement d’échelle met le spectateur face à ses responsabilités, où le manque de recul pousse à la réflexion, où les gilets de sauvetage échoués sur les plages remplacent les corps.

Des scènes fortes desquelles émerge l’espoir sur un visage souriant à travers la grisaille, malgré les mots de l’auteur italien Erri De Luca mis en voix sur les images de la photographe « Ils séparent les morts des vivants, voici la récolte de la mer. » Et voici le plaidoyer photographique de Maryvonne Arnaud pour l’humanité, pour l’éveil de nos consciences.

Mauvais temps
À la Bibliothèque du centre-ville jusqu’au samedi 6 mai

 

Atlas des mondes de chacun

Un monde de mondes

Au milieu du XVIII siècle, à la demande de Louis XV, Cassini de Thury va établir le premier relevé topographique de la France. Durant 3 ans, entre 1758 et 1761, il va installer son observatoire sur la commune de Saint-André-la-Côte au Signal, à 934m d’altitude et 20 kilomètres de Lyon, pour établir par triangulation la première carte de Lyon.

En quatre générations, les Cassini réaliseront la première carte topographique et géométrique de l’ensemble du royaume de France, établie à l’échelle 1/86 400.

Ces travaux sont si fiables que, de nos jours encore, de nombreux chercheurs – archéologues, historiens, géographes, botanistes, paysagistes… consultent la carte des Cassini lorsqu’ils ont besoin de faire une analyse rétrospective du paysage.

C’est depuis ce signal que seront lâchés, le 25 juin 2017 à 11H du matin, des pigeons voyageurs emportant avec eux des messages collectés auprès des habitants des Monts du lyonnais. Chacun, enfant et adulte, natif d’ici ou d’autres territoires, est invité à exprimer sur un message un point géographique qui lui tient particulièrement à cœur. Cet attachement affectif à un lieu particulier peut s’appuyer sur différentes raisons – son lieu de naissance, la mémoire d’une rencontre amoureuse, un rêve de vacances paradisiaques, la douleur d’un exode… et concerner un territoire du voisinage proche ou situé à l’autre bout de la planète.

Les pigeons voyageurs sont élevés par Dominique Cœur à l’Aubépin sur la commune de 69590 Larajasse. Ces oiseaux participent habituellement à des compétitions internationales dans le monde entier où ils volent jusqu’à 120 km/h durant 750 à 1000 kilomètres. Ils perpétuent une tradition lointaine puisque depuis plus de 3000 ans, les pigeons voyageurs ont transmis des messages sur de très longues distances en emportant, depuis le navire d’un explorateur ou une ville assiégée, un fragment de papier bagué à la patte. Ces messages très courts, parfois codés, sont un peu les ancêtres des tweets qui circulent aujourd’hui d’un téléphone à l’autre. Une filiation poétique puisque l’anglais tweets signifie gazouillis.

En invitant chacun à confier sa géographie affective à un pigeon voyageur, Philippe Mouillon espère collecter l’échelle planétaire des mondes rassemblés dans ce territoire d’apparence local des Monts du lyonnais. Chaque message sera cartographié au format nécessaire pour pouvoir être acheminé par un pigeon. Le lâché du 25 juin permettra aux oiseaux de s’envoler à la même seconde, et l’ordre d’arrivée des pigeons déterminera un ordre cartographique inconnu, sans hiérarchie, qui sera édité comme l’Atlas des mondes de chacun.

Atlas des mondes de chacun est une proposition de Philippe Mouillon,
produite par LABORATOIRE avec les soutiens de la DRAC Auvergne Rhône Alpes, du Département du Rhône, de la Région Auvergne Rhône Alpes, de la Communauté de communes des Monts du Lyonnais.

> pour participer : *protected email*

En vie

Migrations contemporaines en Méditerranée 

Un dispositif multimédia de Maryvonne Arnaud

> Textes originaux : Erri de Luca

> Traduction : Danièle Valin

> Textes complémentaires : Erri de Luca extraits de ALLER SIMPLE   (éditions Gallimard 2012)

> Conception générale et prise de vues : Maryvonne Arnaud

> Montage images et sons : Guillaume Robert

> Voix : Sophie Vaude, Jean-François Matignon, Dominique Laidet,

> Conseil scientifique : Anne-Laure Amilhat Szary, Alain Faure, Yves Citton

Étude préparatoire (mai 2016) : boucle vidéo de 22 minutes

Diffusion en avant-première :

> au CHRD/Lyon, les 28 et 29 mai 2016 en clôture de l’exposition « Rêver d’un autre monde».

> au cinéma Utopia / Avignon, chaque jour impair à 11H du 7 au 25 juillet 2016 

> à MC2 / Grenoble, lors des Etats généraux des migrations organisés par la Cimade

 

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A regarder les premières images réalisées par Maryvonne Arnaud à la lisière européenne de la mer Egée, on est frappé par l’invraisemblable coexistence de plusieurs mondes symboliques : la fin des frontières et de la géographie promise et vantée par le libéralisme économique et financier dont le flux de marchandise circulant sans entraves est rappelé ici par les énormes cargos traversant l’horizon, ensuite le monde à portée de main des touristes occidentaux consommant paresseusement de la plage et du soleil, puisque ces plages enchantent bien souvent les dépliants touristiques des agences de voyages occidentales ; enfin la dépendance si fragile des migrants qui risquent leur vie et celle de leurs enfants à franchir sur des canots pneumatiques un bras de mer insignifiant.

L’artificialité de la situation est si criante que nous tentons désespérément de nous en distraire ou de nous en défendre. Rien, en effet, ne sépare ces migrants de nous-même, et les transporter confortablement de la côte orientale de la mer Egée à la côte occidentale ne pose aucune difficulté logistique. Les ferrys sont là, et le prix de la traversée est de quelques euros.

Mais ces individus sont volontairement abandonnés à leur sort et doivent franchir dans la nuit ces quelques kilomètres tragiques de Méditerranée. Ils sont seuls au monde, ne sont plus rien, ne comptent pour rien. Ils apportent chez nous de lointains bruits de guerre, l’odeur nauséabonde des maisons ravagées et des villages brûlés, du chaudron de l’inconnu, de ce qui ne nous intéresse pas particulièrement, de ce sur quoi nous n’avons pas grand-chose à dire, comme l’écrit Zygmunt Bauman lorsqu’il tente de comprendre la paranoïa croissante pour les questions de sécurité. Ils sont bannis, illégaux, surnuméraires, clandestins, migrants ….

L’asymétrie de leur destinée et de la nôtre n’est qu’un hasard historique et nous le savons, et nous leur en voulons de nous rappeler combien notre environnement démocratique ne tient qu’à un fil, tissé d’injustices et d’échanges économiques cyniques, fil que nous pourrions pourtant activement consolider en ne cédant rien de nos fondements.

En ce sens, la diffusion accélérée des images de MA nous rappelle combien cette tragédie est grotesque puisqu’elle n’occupe l’espace médiatique que par vagues discontinues, en fonction de notre propre actualité sportive ou du caractère spectaculaire des corps échoués sur les plages, mais que pourtant ce grotesque nous imprègne et nous hante.

Dans son célèbre « Bréviaire méditerranéen », Predrag Matvejevi écrit de la Méditerranée qu’elle est le liquide amniotique de notre civilisation. Cette matrice est-elle condamnée à n’enfanter que des génocides et des exodes vague après vague, et pour la nuit des temps ?

Filmer les arrivants par Daniel Bougnoux

Maryvonne se pose cette question, qui est celle de l’énonciation, et (avec Yves Citton) des « régimes d’attention ». Elle a saisi (de façon très répétitive mais jamais « en rafale ») les scènes de débarquement, dont elle propose un montage quasi cinématographique. Les images ainsi juxtaposées et projetées en accéléré tendent au mouvement, sans tout-à-fait y parvenir ; notre vision saccadée demeure celle d’un presque-film, ou la proto-réalisation d’un début de cinéma, esquissé mais pas vraiment réalisé ; ici la photo s’efforce au cinéma, mais demeure échouée à son seuil. Ce dispositif est par lui-même frappant, très émouvant, et la technique choisie apporte un message, mais lequel ?

Tout film est en lui-même promesse de mouvement, et d’échappées belles. L’invention des frères Lumière coïncide pleinement avec notre société liquide, touristique, parcourue de flux en tous genres (vacanciers, financiers, économiques, informationnels…) ; par le cinéma nous nous évadons, nous nous identifions à un imaginaire du fluide, nous planons ou ne cessons d’échapper à nos propres frontières. Il semble que la photographie en revanche nous assigne à résidence ; échouant par nature à montrer le mouvement, elle privilégie les moments, les scènes de genre, l’arrêt sur image, le temps immobile de l’intériorité ou de la mémoire. Elle peut aussi fortement cadrer ses représentations, circonscrites ou localisées dans un espace et un temps donnés. Or, n’est-ce pas ce qui arrive (négativement) aux migrants ? Tous habités d’une promesse de mouvement ou d’échappée, palpable dans leurs regards si intenses au moment du débarquement, ils vont peu à peu s’enliser parmi des chicanes administratives (les corridors barbelés de Moria à Lesbos) et dans la vie stagnante des « camps ». Les images saccadées, pré-cinématographiques de Maryvonne nous le rappellent : porteurs d’une promesse de passage fluide et d’images-mouvements, les arrivants échouent à arriver, leur mouvement est stoppé, leur vie cadenassée ou recadrée par d’autres. Ils n’accèdent pas à la grande écriture du cinéma, ils ne dépassent pas le petit cadre ou le micro-récit de la photo, ils s’échouent.

Une autre caractéristique, aussi technique qu’éthique de ces photos, c’est bien sûr le passage du plan large au plan serré ou rapproché sur les visages, ou sur les objets abandonnés qui jonchent la plage. Au début on ne voit qu’un bateau, posé sur l’horizon où la mer le malmène ; jusqu’au débarquement nous ne distinguons qu’une foule anonyme, indistincte de pauvres gens, métonymie banale de cette misère du monde qu’il n’est pas question, selon un mot devenu célèbre, d’accueillir toute… Mais voici que ce tout se fragmente, s’analyse. Bientôt un visage se détache, un acteur s’individualise, le geste d’une femme protégeant son enfant, la vocifération muette à l’écran d’un homme agrippant un boute et notre vue s’humanise, l’histoire nous concerne, il faut tendre une main secourable aux inconnus, rencontrer ces regards, leur rendre un sourire. La foule, une statistique chiffrant les milliers de migrants morts en mer émeuvent médiocrement ; la photo du petit noyé Aylan au corps abandonné sur une plage nous bouleverse, et fait le tour du monde…

Notre imagination est ainsi faite que notre compassion s’attache à des individus, à un destin personnel, alors que le collectif nous endort ; le nombre, la masse ne nous concernent pas. Quand, rappelle Finkielkraut, les nazis ouvraient les portes des wagons à l’arrivée aux camps, ils avaient soin de transformer leurs victimes en troupeaux d’animaux, pressés à coups de cravache pour en faire autant de marchandises à traiter, de « Stucken », sans jamais croiser un visage, un regard qui auraient pu réveiller en eux la conscience morale. Or le visage cadré par la photo excelle au contraire (et il faut bien sûr rappeler ici Lévinas mentionné par Yves Citton) à remuer notre conscience de partager la même humanité ; dans ses photos, Maryvonne étend ce sentiment d’humanité déchue et en souffrance aux humbles objets, sandales, anoraks ou gilets de sauvetage laissés épars sur la plage.

Ce dispositif technique du gros plan ou celui de l’arrêt sur image ont donc une force éthique, évidente dans « En vie ». Là où (par la force du nombre) une administration débordée trie les hommes comme des bestiaux, là où les frontières se ferment et entassent entre les rails du chemin de fer interrompu des familles désoeuvrées privées d’abri, il est essentiel de nous rappeler que ce que nous voyons quasi quotidiennement sur nos écrans n’est pas un flot mais une succession de destins poignants, de vies en quête d’aide et de salut. Le non-film de Maryvonne fait partie de ces gestes humanitaires très simples des Grecs qui, à Lesbos, tendent aux arrivants un bol de soupe, une tasse de thé chaud… La photographe leur rend leurs visages, une parcelle de leur identité ; et à nous, tentés de prendre toujours et partout la confortable attitude du spectateur, les saccades et les soubresauts de l’image rappellent que nous ne somme pas exactement au spectacle, ils secouent ce banc tranquille d’où nous contemplions la mer.

 

Avec le soutien du ministère de la culture et de la région Auvergne-RhôneAlpes dans le cadre de l’Appel à projet Mémoires du XXe siècle, du CHRD de Lyon, du cinéma Utopia d’Avignon, du Printemps du Livre de Grenoble, de la Maison de la culture de Chambéry

Collection de collections / opus 02

Cette installation urbaine est réalisée grâce à la participation aléatoire de nombreux collectionneurs. Jeune ou vieux, riche ou pauvre, homme ou femme, la posture du collectionneur traverse en effet les milieux sociaux et les générations et c’est cette discordance symbolique qui apparaît ici fructueuse. La puissance poétique du résultat repose en effet sur cette hospitalité offerte à tous les collectionneurs souhaitant participer. Chacun apporte son monde, car la collection est souvent la cristallisation d’une obsession poursuivie avec opiniâtreté durant de longues années. Durant cette traque, chaque collectionneur a aiguisé son regard, approfondi la séduction intuitive des premiers objets réunis au profit d’un savoir de plus en plus raffiné au fil de l’accumulation de cette série d’objets, une fidélité accumulative qui lui impose de penser pour classer, hiérarchiser, échanger.

Ces imaginaires collectés sans souci hiérarchique sont ensuite inscrits à l’intérieur de cabinets de curiosité d’échelle urbaine installés en pleine rue. La Collection de collections repose sur la fertilité de l’inattendu, des relations dynamiques entre ces imaginaires hétérogènes rapprochés en voisinage. Le visiteur peut entrer dans la plupart des espaces afin de s’immerger dans chaque collection, reflets de l’originalité de chacune de nos vies.

Ces objets collectionnés sont en quelque sorte des générateurs ou des accélérateurs de conversation. En ce sens, la Collection de collections constitue une invitation à la promenade dans le foisonnement des imaginaires humains et des altérités. Espace d’hospitalité, cette collection de mondes propres régénère l’espace public en suscitant rencontres et échanges. Elle embrouille, dénoue et fluidifie les hiérarchies établies et couramment admises entre l’œuvre et la marotte, le grand art et l’art populaire, l’espace intime et l’espace public, le spécialiste et l’amateur. Elle propose de rendre visible et de faire circuler des paroles qui ne sont pas entendues, des pratiques qui ne sont pas attendues, des intuitions qui ne sont pas considérées.

C’est sur le front de la territorialisation d’un espace public organique que la Collection de collections apparaît porteuse d’une actualité. Car si aujourd’hui de nombreux citoyens apparaissent dépris des représentations politiques classiques, ils sont pourtant attentifs aux mutations sociales et urbaines contemporaines et participent quotidiennement de nouveaux agencements.

C’est un paradoxe momentané de notre époque : derrière l’apparence d’une attention flottante, d’un désintérêt pour la chose publique, une nouvelle citoyenneté est particulièrement active dans les réseaux sociaux numériques et transforme aujourd’hui l’Internet en espace public contributif, de mise en commun, d’échange, de mobilisation ou d’action alternatives. L’espace public classique semble délaissé, quand l’espace virtuel est désormais massivement investi par des sujets qui ressentent le besoin de s’approprier leur vie, de la prolonger en la donnant en partage, de l’accomplir et la ressourcer en lui donnant une présence élargie.
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EX-VOTO

À 2000 mètres du Vieux-Port, le tunnel prolongeant le boulevard National joue, pour le troisième arrondissement de Marseille, un rôle de porte et de lien avec les autres quartiers de la ville. La voie de chemin de fer agit comme une frontière physique et symbolique puissante entre le quartier haussmannien de Longchamp et le quartier populaire très dégradé du boulevard National.

Chaque jour, d’innombrables piétons, cyclistes ou automobilistes affrontent cet espace, car la traversée inquiète, embarrasse ou affecte. Mais elle peut aussi détacher le passant de sa vie quotidienne, pour l’entraîner dans une expérience nouvelle. Si le lieu inquiète et repousse, il peut aussi, selon l’imaginaire de chacun, évoquer la grotte de Lourdes, la voûte céleste, la caverne de Platon ou un théâtre d’ombres.

Invités à Marseille pour l’année Capitale 2013, Maryvonne Arnaud et Philippe Mouillon ont choisi d’amplifier ces potentialités pour obtenir une dramaturgie d’échelle urbaine qui impulse des trajectoires inattendues, lignes d’erres buissonnières, fugues indéterminées. Le geste artistique profite des différences sociales et générationnelles, symboliques et esthétiques, pour les mettre en scène et les inviter à se côtoyer.

Comme tant de grottes naturelles transformées en sanctuaires, ce tunnel devient ainsi le réceptacle d’ex-voto contemporains qui puisent bien au-delà de la tradition locale, et traversent les cultures, les systèmes symboliques et l’histoire pour bâtir une poétique de bricolage, assemblage de mots, fragments d’espoirs et de peurs, tremblements incalculables, fulgurances fragiles.

Chaque vœu collecté auprès des passants est en quelque sorte une dédicace, un don individuel offert à tous : j’offre à ma ville et à mes proches, et à tous les inconnus, un souhait publiquement inscrit et partagé ici, avec tous, dans une même communauté ouverte au nouvel arrivant et héritière des récits noués là précédemment.

Ces vœux traduisent les doutes, les espoirs et les peurs de nos contemporains. En voici quelques exemples :

J’aimerais respirer sous l’eau.

Je voudrais une vie normale, comme les autres.

Quand je serai grand, je voudrais ne pas aller en prison.

Voir le bout du tunnel, trouver la sortie.

Remonter le temps, recommencer avec ce que j’ai dans la tête maintenant.

Qu’on me donne vingt ans de plus à vivre.

J’aimerais une augmentation de salaire.

Me vider la tête, penser à autre chose.

Je voudrais que les garçons me trouvent belle.

Avoir une autorisation de travail.

Je voudrais retrouver l’étoile brillante que j’ai perdue ici.

Je voudrais que l’humanité sorte du chaos, vite ! Moi y compris.

Et voici quelques traductions en ex-voto contemporains :

 

 

 

 

 

 

 

L’originalité de l’installation Ex-voto, au-delà de la grande présence de l’œuvre disséminée dans le tunnel National, réside dans le caractère systémique du nœud d’échanges sociaux et de croisement d’imaginaires mis en place à l’occasion de l’oeuvre installée. Cette stratégie d’inscription de l’originalité de chacune de nos vies dans un contexte local, combine en effet une mémoire territorialisée, notamment celle des bombardements de la seconde guerre mondiale, à des usages déterritorialisés et amnésiques, ceux des nouveaux usagers. Elle tente de revitaliser la métropole, comme le croisement génétique et le renouvellement générationnel le font depuis l’aube des temps, afin de produire un tissu local organique, singulier et singularisant.

Parce qu’Ex-voto se veut une œuvre individualisante et incluante, elle ne s‘appuie pas sur une identité de quartier, toujours excluante. Chaque vœu est en quelque sorte une dédicace, un don individuel offert à tous : j’offre à ma ville et à mes proches, et à tous les inconnus, un souhait publiquement inscrit et partagé ici, avec tous, dans une même communauté ouverte au nouvel arrivant et héritière des récits noués là précédemment.

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EX-VOTO est une curiosité d’échelle urbaine proposée par Maryvonne Arnaud et Philippe Mouillon, et réalisée en collectant les vœux d’habitants de Marseille, au fil des rencontres. Cette proposition s’inscrit dans le programme “ Quartiers Créatifs ” conçu et porté par Marseille-Provence 2013 avec le soutien financier de la Fondation Logirem, de Logirem, de la Caisse des  Dépôts et Consignations, du Fonds Européen de Développement Régional, de Marseille Provence Métropole et de la ville de Marseille. Une production de Marseille-Provence 2013.

Conception plastique et conception urbaine Maryvonne Arnaud, Philippe Mouillon; Régie générale, Pierre Auzas; Conception technique, Marian Janda, Michel Arnaud; Conception graphique, Pierre Girardier et Philippe Borsoi; Médiation de proximité, Cendrine Chanut.

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Atelier-monde

Atelier-Monde tente d’initier un processus d’interrogation en interface avec le public, comme une boucle qui interroge, comme un dispositif d’incubation destiné à refonder la vie de la cité. Ce va et vient entre l’expérience quotidienne et concrète de tout à chacun – ici localisé, et les expériences d’une multitude d’auteurs – disséminés dans le monde, renouvellent l’espace public en l’arrachant aux pesanteurs héritées de l’habitude pour déplier d’autres cohérences.

Le cercle des auteurs associés dès l’origine à l’initiative atelier-monde : les artistes Maryvonne Arnaud et Philippe Mouillon, les sociologues Yves Chalas et Henry Torgue, les philosophes Daniel Bougnoux et Yves Citton, ont affirmé clairement ce postulat en invitant des auteurs vivants en Rhône-Alpes comme Jean-Pierre Chambon, Olivier Frérot, Luc Gwiazdzinski, Bernard Fort, Xavier Garcia, et en les confrontant à d’autres, disséminés dans le monde, comme Bruno Latour, Stefano Boeri, Janek Sowa, François Ascher, Abdelwahab Meddeb, Osamu Nishitani, Patrick Chamoiseau, Bernard Stiegler, Augustin Berque, Thanh Nghiem, Alaa El Aswany, Shumona Sinha

Atelier-Monde place les représentations esthétiques au cœur du dispositif d’échange. Chaque atelier s’ouvre et s’appuie sur des images, des films, des fragments sonores, autant d’indices du monde qui provoquent et stimulent la réflexion, mais qui permettent aussi et surtout de préserver un échange intellectuel accessible au citoyen ordinaire, car plus intuitif et ouvert sur l’expérience intime.

Cette collecte mondiale de doutes est une tentative de rendre visibles les impensés de l’époque, les fragilités des représentations et des interprétations dominantes d’un réel qui s’échappe, qui n’est jamais là où on le cherche, ou sous la forme attendue.

  Maryvonne Arnaud